On voit bien maintenant comment le concept exprime la nature même de l’âme, en tant que nous l’avons défini comme une possibilité. Ce n’est pas seulement une possibilité déterminée : il est la possibilité même du phénomène. Et c’est pour cela qu’il n’y a point dans le monde de phénomène qui ne puisse entrer dans quelque concept, et que le concept à son tour doit toujours étreindre quelque matière qu’il ne suffit pas à se donner. Ce qui montre pourquoi le concept paraît toujours à la fois le fondement de l’expérience, puisque sans lui l’expérience ne pourrait pas être pensée, et un artifice imaginé par nous pour penser l’expérience, auquel on pourrait toujours en substituer un autre. C’est que, en effet, le propre de notre esprit, dans la participation, c’est d’inventer toujours quelque nouvelle possibilité afin de l’éprouver et de la mettre en œuvre. Mais quand il est question d’un phénomène qui nous est donné, et qui, par conséquent, devance sa propre possibilité, la possibilité à laquelle on cherche à le réduire doit nous permettre d’en disposer, c’est-à-dire d’agir sur lui et de le modifier, mais non pas proprement de le créer. Ainsi l’on peut toujours concevoir différentes manières d’avoir prise sur lui, s’il est vrai qu’il est en relation avec une multiplicité infinie de phénomènes différents par lesquels il est également possible de l’aborder. Et la relation des concepts entre eux permet même plusieurs définitions du même terme abstrait, comme le montre l’exemple des mathématiques.
Ainsi, la considération du concept est particulièrement importante dans une doctrine de l’âme, précisément parce qu’elle nous permet de réfléchir sur l’essence même de la possibilité et sur les conditions de son actualisation. Tel est le sens en effet du rapport entre le concept et l’expérience. Et ce rapport peut être interprété en deux sens différents selon que l’on est attentif à l’acte de pensée sans lequel il n’y aurait aucune expérience, ou au contenu d’un tel acte, qu’il appelle et qu’il est par lui-même incapable de se donner. Alors on est incliné à considérer tantôt l’expérience comme produite par le concept, tantôt le concept comme abstrait de l’expérience. Mais ce sont là deux faces de la participation considérée soit dans l’opération qui la fait être, soit dans la donnée qui la limite et qui lui répond.
Toutefois le concept n’exprime pas seulement la genèse en quelque sorte représentative du phénomène. Car le phénomène n’est pas seulement pour nous un spectacle ou une apparence, puisque nous avons nous-même un corps, qui est un phénomène sans doute, mais aussi une manifestation de nous-même, par laquelle nous entrons en communication avec toutes les autres formes de l’existence manifestée. Ainsi le corps ne nous introduit pas seulement dans le monde de la représentation. Il est en même temps le véhicule de notre action, et par conséquent notre moyen d’action sur tous les autres phénomènes. Il est donc nécessaire que l’opération conceptuelle, par laquelle nous essayons de construire le schéma du phénomène, revête la même forme que l’opération matérielle par laquelle nous cherchons à obtenir sa réalité. Il est donc nécessaire que l’opération conceptuelle, par laquelle nous essayons de construire le schéma du phénomène, revête la même forme que l’opération matérielle par laquelle nous cherchons à obtenir sa réalité. Ces deux opérations sont solidaires l’une de l’autre et vérifient les formules célèbres par lesquelles on cherche à définir le rapport de la loi théorique et de la règle pratique. On n’oubliera pas que l’ambition du rationalisme cartésien, c’est de nous rendre « maître et possesseur de la nature » et que c’est en poussant cette idée jusqu’à l’extrême que le pragmatisme et le bergsonisme ont fini par en renverser le sens, en soutenant qu’il n’y a rien de plus dans le concept qu’un moyen d’agir sur les choses dont le succès seul est juge. Mais en remontant assez haut jusqu’à l’origine première du concept, on parviendrait sans doute à lui donner une signification plus haute, en expliquant du même coup pourquoi il est un moyen au service de nos besoins. Car le concept exprime d’abord l’activité de l’esprit, en tant que le réel la dépasse, mais qu’elle est capable pourtant de le saisir pour s’en donner à elle-même la représentation : à ce titre, le concept, c’est la loi de cette représentation ; il en exprime la possibilité, qui est aussi son intelligibilité. Mais cette activité n’est pas seulement spectaculaire, car elle nous oblige à prendre place dans le spectacle en tant précisément que notre limitation est nôtre, c’est-à-dire qu’il y a un corps qui nous appartient, qui est engagé dans le monde et qui lui impose sa marque, comme il est affecté par lui. Ainsi la participation présente ce double effet que, comme elle oblige notre activité à recevoir une limitation qui la rend corrélative d’un monde purement donné, elle l’oblige en même temps à trouver une expression dans ce monde qui la limite : ce qui nous permet de parler d’une activité proprement corporelle dont on ne peut plus s’étonner qu’elle corresponde à l’autre et qu’elle nous en découvre à la fois l’insuffisance et l’efficacité. C’est là en effet ce que le pragmatisme a cherché à mettre en lumière et qui explique assez bien pourquoi tout concept nous paraît être un concept utile, pourquoi il semble diviser le monde en objets circonscrits comme le corps et qui sont pour ainsi dire à sa mesure, pourquoi enfin il exprime toujours la possibilité d’accomplir certains actes sur les objets, qui permettent de les approprier non seulement aux exigences de l’esprit, mais encore aux besoins du corps. C’est là une description fidèle du concept, qui rejoint pour ainsi dire son caractère dérivé à son caractère originaire. Mais il est évident que, si le concept est un moyen d’engendrer à la fois la représentation de l’objet et sa réalité, alors on peut penser que l’acte intellectuel, auquel on prétend souvent le réduire, n’est rien de plus que la virtualité d’un acte réel par lequel nous pouvons dans certaines limites changer le cours de l’expérience. Cependant ce rapport peut être aisément renversé, car les effets utiles et visibles que nous poursuivons dans le monde des phénomènes ne sont que l’expression ou la manifestation d’un pouvoir qui est nôtre, et même qui est nous, par lequel nous déterminons nos propres relations avec l’Être même auquel nous participons, mais en tant précisément qu’il nous dépasse et qu’il ne cesse de nous fournir. De telle sorte que l’on peut interpréter une fois de plus en deux sens opposés le rapport de la possibilité et de l’actualité, selon que l’action exercée sur les choses apparaît comme le terme ou seulement comme l’ombre d’une action de la pensée pure. Dans les deux cas toutefois, sous sa forme théorique ou sous sa forme technique, — soit qu’elle nous découvre la loi des choses, soit qu’elle nous permette de les produire, — soit qu’elle se contente de nous en fournir le schéma, soit qu’elle tâche d’y conformer une matière plus ou moins docile, — l’activité conceptuelle nous apparaît comme une activité essentiellement fabricatrice, qui nous livre des moyens toujours disponibles par lesquels nous pouvons nous donner à nous-même, sous sa double face intérieure ou extérieure, un objet tantôt pensé et tantôt réalisé, qui témoigne de la liaison invincible, au sein même de la participation, entre une opération que nous accomplissons et une limitation qui lui est imposée du dehors, mais qu’elle essaie de surmonter toujours. Le concept exprime les conditions générales du pouvoir-penser qui est aussi un pouvoir-faire. Mais il ne nous donne que des moyens : il ne nous dit rien de la manière même dont ils peuvent entrer en jeu, ni de la fin qu’ils sont destinés à servir ; ils suffisent à nous donner la représentation du monde, mais ils ne nous apprennent rien sur sa signification.