L’opposition de la puissance représentative et de la puissance noétique correspond à l’opposition de la matière et de la forme, dont on peut dire qu’elle domine toute la philosophie traditionnelle depuis Aristote jusqu’à Kant. Cette opposition reçoit une interprétation nouvelle s’il est vrai, d’une part, que l’une et l’autre expriment les deux faces de l’acte de participation en tant qu’il rencontre une limite à laquelle il emprunte son contenu, et en tant qu’il implique une opération, en quelque sorte transparente à elle-même, sans laquelle il serait impossible de parler soit de limite, soit de contenu. La matière et la forme résultent, si l’on peut dire, d’une sorte de division de l’acte pur, en tant qu’elle est un effet de la liberté et n’a de signification que pour elle : la forme, c’est cet acte même en tant que la liberté en dispose et le fait sien ; la matière c’est cet acte aussi, mais en tant qu’il adhère encore à la liberté dans cela même par quoi il la dépasse et qu’elle est obligée de subir. Et les deux mots de matière et de forme traduisent assez bien les deux aspects de l’être, en tant, d’une part, non pas seulement qu’il est donné, mais qu’il m’est donné, en tant, d’autre part, qu’il est présent dans l’opération qui me fait moi-même être. Mais ces deux aspects de l’être sont inséparables et solidaires : et même on peut dire que, si la matière est obligée de recevoir la forme, c’est comme un simple tracé imprimé en quelque sorte par chaque opération à ce qui la dépasse.
Telle est la raison pour laquelle la matière n’est jamais informe. Ce caractère négatif qu’on lui attribue est obtenu seulement par une opération négative à l’égard de la forme posée d’abord dans sa pureté, c’est-à-dire posée déjà elle-même par une opération négative à l’égard de la matière. C’est le signe que ces deux termes sont seulement les deux termes d’une relation, ce qui veut dire qu’à la limite, c’est-à-dire dans leur état séparé, ils s’évanouissent l’un et l’autre. Aussi faut-il dire qu’il n’y a point de forme qui ne soit forme d’une certaine matière, ni de matière qui ne soit matière d’une certaine forme. Par conséquent ce n’est pas assez d’affirmer de la matière, en tant qu’elle repousse toute forme qu’elle est inintelligible : non seulement nous sommes incapable de la saisir puisqu’on ne peut la saisir qu’en lui imposant une forme, mais encore il faut dire proprement qu’elle n’est rien, puisque ce qui fait d’elle une matière, c’est précisément qu’elle est évoquée par la forme elle-même comme ce qui dans le réel la surpasse, mais en même temps lui répond. Il y a plus : on ne peut pas se contenter de faire de la matière une limite de tous les concepts, car nous ne pouvons pas éviter de nous interroger sur l’origine de cette limitation. Aussi Kant lui-même se voit obligé de rapporter, comme on le lui a souvent reproché, la matière à la chose en soi comme cause. Mais on peut défendre sa pensée, en laissant à la catégorie de cause une application purement phénoménale, à condition de remarquer que la matière, c’est en effet l’être considéré en tant qu’il est donné, c’est-à-dire en tant qu’il nous est simplement présent. Et c’est donc parce qu’il est toujours en deçà de l’acte un qui l’appréhende qu’il peut être défini négativement comme une multiplicité indéfinie. Quant à l’être tel qu’il est en soi et dont la matière dénote seulement la présence, ce n’est jamais une chose, puisque le propre d’une chose, c’est d’avoir toujours un caractère d’extériorité qui fait d’elle nécessairement une donnée ou un phénomène ; on peut dire qu’en soi il est précisément un noumène, au sens où le noumène est l’acte d’une pensée plutôt que son objet, s’il est vrai qu’un acte possède seul cette intériorité et cette suffisance qui sont les caractères propres de l’être tel qu’il est en soi. Mais cet acte, nous ne faisons qu’y participer. Ou plutôt la participation a déjà commencé quand nous le nommons un acte de pensée et non plus un acte pur. Ce qui veut dire qu’il est la pensée de quelque chose, qu’il appelle une matière à laquelle il s’applique ou encore qu’il est déjà un concept. La chose en soi et le noumène sont les deux noms que nous donnons à l’absolu, quand nous le considérons dans son rapport avec la participation, en tant qu’il la dépasse soit du dehors, soit du dedans. Mais dans la sphère propre de la participation, nous n’avons affaire qu’à l’opposition de la matière, qui est l’être en tant qu’il nous affecte et que nous essayons de le dépasser vers la chose en soi, et de la forme, qui est l’être en tant que nous l’opérons et que nous essayons de le dépasser vers le noumène. On voit donc comment, si la chose en soi et le noumène sont nécessairement identiques dans l’absolu et ne se distinguent que dans leur rapport avec nous et par une pure distinction de raison, l’opposition de la forme et de la matière est en quelque sorte constitutive de notre expérience. Mais elles ne s’opposent que selon les conditions mêmes de la participation, c’est-à-dire pour témoigner à la fois de notre puissance et de notre impuissance. Aussi sont-elles non seulement toujours associées l’une à l’autre, mais encore complémentaires l’une de l’autre, de telle sorte que chacune d’elles a besoin de l’autre et ne peut être posée que par l’autre.
L’opposition de la matière et de la forme est donc une opposition toute dialectique. La matière n’est informe et inintelligible que pour une pensée qui la dépouille contradictoirement de tout rapport avec la forme. Par une sorte de paradoxe, elle est infiniment éloignée de toute expérience réelle ou possible. C’est qu’elle est la pensée du non-pensé ou du non-pensable, mais sans quoi il n’y aurait point de pensée. Inversement, on veut que la forme soit vide, et déterminante sans être déterminée. Mais il n’y a de vide que d’un plein qu’il appelle. Et comment serait-elle déterminante s’il n’y avait pas en face d’elle un indéterminé qui la limite et auquel elle imprime pourtant sa marque ? Ainsi, de même que la matière ne peut être expérimentée comme telle, mais seulement pensée par la négation, dans tout acte de pensée, de cet acte même, de même la pensée ne peut pas être pensée, sinon dans la matière qu’elle pense et par la négation de cette matière même. C’est dans leur alliance que leur opposition se constitue.