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Il arrive que l’on veuille limiter la représentation à la perception ou à l’image et que le concept soit considéré alors comme ce que l’on pense par opposition à ce que l’on se représente. Mais cette opposition n’est pas légitime : elle est destinée à traduire deux aspects de la représentation, à savoir d’abord un certain contenu qui m’est offert comme objet ou comme tableau, ensuite l’acte même qui appréhende ce contenu comme tel. Le contenu exprime la représentation même, en tant qu’elle m’est donnée, c’est-à-dire en tant qu’elle est particulière et concrète, et l’acte, la représentation, en tant qu’elle est effectuée par une opération qui, détachée de son contenu, paraît toujours générale et abstraite. Mais on ne peut pas imaginer la donnée en dehors du concept qui la saisit, ni le concept en dehors de la donnée même qu’il saisit : la donnée et le concept sont donc inséparables et impliqués à la fois dans chacune de nos représentations.

Ce rapport mérite cependant un examen plus approfondi. Le donné, comme on l’a montré dans le chapitre précédent, est une diversité infinie qui ne cesse de nous échapper et de nous fuir. Mais il ne nous est donné que parce qu’il y a un acte de l’esprit qui cherche à le saisir et à l’embrasser. Le donné, c’est, dans la participation, ce qui surpasse le moi, mais que le moi par le concept essaie encore, en tant que donné, de faire sien. De là les conséquences suivantes : 1° que le donné, c’est l’existence actuelle hic et nunc, puisqu’elle est, dans la participation, cela même sur quoi celle-ci vient buter en tel moment du temps et en tel point de l’espace ; 2° que le concept, c’est l’actualisation de cette existence, mais grâce à un pouvoir qui est lui-même au delà de l’espace et du temps, bien qu’il s’exerce toujours dans l’espace et dans le temps ; 3° que le donné et le concept ne paraissent se contredire que lorsqu’on les disjoint, alors que toute leur réalité réside dans la relation même qui les unit.

Il y a plus : non seulement la représentation est toujours indivisiblement phénoménale et conceptuelle, mais encore on peut dire qu’à travers le phénomène le concept cherche toujours à exprimer ou plutôt à retrouver l’unité de l’esprit que le donné lui-même ne cesse de briser et de disperser. Le caractère synthétique du concept traduit la résistance à cet émiettement qui est inséparable d’une passivité que nous ne faisons que subir. Cependant l’opposition entre le concret et l’abstrait, à laquelle on ramène souvent celle de l’acte et de la donnée, risque de nous tromper : car, en mettant le concret du côté du donné, on néglige que le concret n’est tel que par cette opération qui le ramasse et le concrétise, au lieu de l’abandonner à ce devenir pur qui n’est lui-même qu’une abstraction indéterminée. Et inversement, en mettant l’abstrait du côté du concept, on néglige que ce concept n’est tel qu’aussi longtemps qu’il demeure en puissance et qu’on le sépare de son exercice particulier et déterminé. Ainsi le donné et le concept sont tous les deux abstraits quand on les considère l’un sans l’autre, le premier comme une diversité non étreinte, et le second comme une puissance sans emploi : ils deviennent concrets l’un et l’autre grâce à leur mutuelle pénétration.

Mais, en essayant de les atteindre dans leur originalité première, on peut dire que le donné, c’est ce qui, à la limite, n’est rien de plus que le pur dehors, en tant qu’il a du rapport avec nous, et qu’il ne peut avoir de rapport avec nous que dans la mesure où nous commençons à le conceptualiser. Jusque-là il n’y a rien qui puisse être distingué, ni même simplement donné. De cette multiplicité non-comptée que Kant avait en vue, on ne voit même pas comment on peut l’appeler une multiplicité, car elle ne peut être l’objet que de déterminations négatives et elle est justement l’image même que nous nous faisons du chaos. Mais c’est en effet une image, c’est-à-dire qu’il nous faut l’imaginer et que nous n’en avons aucune expérience. En sens opposé, non seulement le concept contient en lui une puissance dont il est possible en droit de renouveler l’application indéfiniment, mais encore on peut dire qu’il n’y a qu’un concept, qui est l’unité même de l’esprit en acte, que nous pouvons, il est vrai, diviser en concepts particuliers selon les déterminations différentes que la possibilité de la participation leur impose, ou que nous avons empruntées à l’expérience. Ici est le principe de l’opposition célèbre entre les concepts à priori et les concepts à posteriori, mais qui est telle qu’elle pourrait être surmontée par une dialectique assez savante, soit que les premiers trouvent dans les seconds les conditions nécessaires de leur application, ou les seconds dans les premiers les conditions nécessaires de leur genèse. C’est que la participation constitue elle-même un tout sans couture : elle est d’un seul tenant, et quel que soit en elle l’aspect que l’on considère, tous les autres aspects en sont solidaires et se découvrent à nous tour à tour. De telle sorte qu’on peut indifféremment partir de ses conditions de possibilité et chercher toutes les formes qui les réalisent, ou de ses formes réalisées pour remonter jusqu’à leurs conditions de possibilité. Non pas qu’il y ait une véritable adéquation entre le possible et le réalisé : car la liberté les sépare, mais c’est elle pourtant qui ne cesse de possibiliser le réel, c’est-à-dire de l’aprioriser, avant d’actualiser le possible, qu’elle apostériorise. Mais puisque la liberté n’est qu’une liberté de participation, et non pas de création, il faut tout à la fois qu’elle éprouve la limitation des possibles et qu’elle ne puisse actualiser aucun d’eux autrement qu’avec le concours de l’expérience. Ainsi entre le concept a priori et le concept a posteriori, il n’y a pas opposition ; il y a seulement progrès dans l’ordre de la détermination. Et c’est pour cela que le concept a priori n’est point sans contenu, puisque autrement il ne se distinguerait ni de la liberté pure, ni d’aucun autre concept a priori et que le concept a posteriori porte en lui un a priori sans lequel il ne pourrait pas être pensé, c’est-à-dire ne se distinguerait pas de l’expérience pure. En allant plus loin, on peut dire que les concepts forment une sorte de médiation entre la liberté et l’expérience et sont plus proches tantôt de l’une et tantôt de l’autre. Mais la liberté et l’expérience sont les deux extrémités de la participation, de telle sorte que l’on ne peut concevoir ni une liberté qui, par le moyen du concept, ne vienne s’insérer dans une expérience où elle se réalise, ni une expérience qui, par le moyen du concept, ne vienne se suspendre à une liberté qui la pense.

L’analyse précédente suffit à montrer non seulement qu’il n’y a point de représentation qui ne soit conceptuelle en même temps que phénoménale, mais encore que c’est à travers le concept que le phénomène nous est représenté ; ce qui est le double moyen par lequel le réel se détache de nous et s’offre à nous afin d’être appréhendé.

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