Cependant le monde ne peut pas être réduit à sa pure représentation, et sa valeur même n’est pas simplement spectaculaire. Car non seulement c’est une représentation sans laquelle notre conscience ne serait la conscience de rien, non seulement c’est un spectacle dans lequel nous sommes pris, mais encore il faut dire que cette représentation du monde, étant précisément le moyen par lequel le moi éprouve et dépasse ses propres limites, permet au moi lui-même de déterminer son être propre et de l’enrichir indéfiniment. Déjà au Moyen-Age une sorte de pressentiment de ce rôle de la connaissance dans la formation même du moi est attesté par cette formule que le moi est tout ce qu’il connaît. Mais il ne suffit pas de dire qu’il est la chose qu’il connaît, ni même la simple représentation de cette chose. Car cette représentation, c’est le moi qui l’actualise et qui, en l’actualisant, actualise l’une de ses puissances, c’est-à-dire son essence elle-même. Et il est remarquable qu’aucune des puissances du moi ne peut s’exercer autrement qu’en venant prendre forme dans le monde représenté. Ni l’invention du technicien, ni l’inspiration de l’artiste, ni la bonne volonté de l’honnête homme ne sont rien de plus que des intentions ou des possibilités tant qu’elles ne sont pas venues s’accomplir dans quelque œuvre visible, dont il faut dire à la fois qu’elle leur donne un corps, qu’elle les enrichit de tout l’apport qui leur arrive du dehors et qu’elle leur permet de franchir les limites de la subjectivité individuelle et de produire une communication entre toutes les consciences. Telle est la raison pour laquelle non seulement le matérialisme, mais l’opinion commune pensent qu’il n’y a de réalité que dans l’espace, alors qu’il faudrait dire plutôt, puisqu’il est contradictoire que l’espace soit rien de plus qu’une apparence, qu’il n’y a de réalité que celle qui a traversé l’espace, c’est-à-dire qui s’est exprimée, et qui, en s’exprimant, a retenti sur tout l’univers et a engagé notre propre responsabilité spirituelle à l’égard de nous-même et à l’égard de tous les êtres. C’est là la seule manière que nous ayons de « sauver les phénomènes » ; mais il faut pour cela que la représentation, au lieu d’être considérée seulement dans son rapport hypothétique avec une chose qu’elle représente, nous apparaisse comme une étape nécessaire par laquelle une possibilité qui est en nous s’actualise, à condition toutefois que le phénomène s’abolisse aussitôt qu’il a servi, et qu’il nous soit permis d’en dégager une signification et une valeur éternelles. Aussi ne s’étonnera-t-on pas que ce soit seulement par son rapport avec l’expérience que le moi puisse mettre en jeu l’activité même qui le fait être, et s’accroître lui-même indéfiniment. La représentation est essentielle à la conscience comme l’horizon de lumière dans lequel elle ne cesse de grandir. Il est permis de conclure alors que la représentation trace pour ainsi dire à la participation sa ligne-frontière : car elle est à la fois une limitation qui lui est imposée, mais en lui apportant un contenu qu’elle est incapable de se donner, et l’expression d’une puissance intérieure qu’elle met en œuvre, et qui sans elle ne trouverait pas à s’exercer.
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