C’est parce que le monde de la représentation est aussi le monde de la vision que, là où la vision est incapable de s’exercer, et même chez l’aveugle-né en qui elle ne s’exerce pas, il est encore le monde de la visibilité, c’est-à-dire de la vision possible. C’est de ce monde qu’il est vrai de dire qu’il est un monde de phénomènes ; et les autres modes de l’appréhension ne se réfèrent à des phénomènes que par comparaison ou par association avec lui. On n’oubliera pas le double sens que l’on donne au mot image, selon qu’il s’agit d’une représentation proprement visuelle qui nous sépare de l’objet par une distance spatiale, ou de la représentation mnémonique qui nous en sépare par une distance temporelle : toute distance spatiale qui s’accroît assez se convertit en distance temporelle et la représentation visuelle en représentation mnémonique. Il serait facile de montrer que l’idéalisme tout entier peut être expliqué par une interprétation du caractère visuel de la représentation. Et toutes les difficultés de la métaphysique proviennent de l’habitude que nous avons prise de considérer le réel comme se révélant à nous sous la forme d’un objet de la vue, de telle sorte que, quand nous avons découvert sa phénoménalité, c’est encore sous la forme d’un objet qui pourrait être vu par un regard assez subtil que nous imaginons l’être véritable, au lieu qu’il soit l’acte tout intérieur dont l’objet est seulement la manifestation, c’est-à-dire le phénomène.
Cependant, on s’étonnera que l’on accorde un tel privilège à la vue parmi les différents sens, au lieu de les mettre sur le même plan et de considérer la représentation comme le produit de leur conjugaison. En réalité, nous n’avons pas voulu réduire notre expérience tout entière à l’expérience visuelle. Nous avons voulu isoler seulement, dans une telle expérience, son caractère proprement représenté, et c’est ce caractère qui nous a paru toujours inséparable d’une vision actuelle ou possible. Mais si la représentation n’est jamais isolée dans la conscience, tous les autres caractères qui appartiennent à l’expérience la supposent et d’une certaine manière la déterminent, au sens même où toutes les propriétés du corps supposent et déterminent l’étendue, selon Descartes : ce qui explique assez facilement l’effort de l’intellectualisme pour réduire à des éléments représentatifs les formations psychologiques en apparence les plus différentes. Nous pouvons à la rigueur concevoir un monde qui serait pour nous un spectacle pur : mais il faut une tension extraordinaire de l’esprit, et qui sans doute échoue toujours, pour essayer de concevoir un monde exclusivement tactile, sonore ou olfactif. C’est le monde tactile dont nous imaginons peut-être le plus aisément l’indépendance : encore doit-il être soutenu par un schéma visuel pour ne pas se perdre dans un devenir purement temporel. Que dire du son ou de l’odeur, qui gardent un caractère exclusivement affectif, si nous ne réussissons pas à en rattacher l’origine à quelque lieu défini dans la simultanéité de l’espace visuel ?
Mais la théorie de la participation et la constitution d’une expérience dont nous faisons partie par notre corps nous obligent à chercher dans les différents sens les moyens par lesquels s’établit notre communication avec ce qui nous dépasse. C’est ainsi que le toucher est le sens de la frontière : il nous découvre l’existence même de notre corps dans tous les points où elle rencontre une existence étrangère qui l’oblige à se réaliser en se limitant. La vue est le sens de la connaissance et non plus de l’existence, elle nous découvre la totalité du monde, réduite à un spectacle phénoménal. Mais l’ouïe nous rend sensible à l’événement, en tant qu’il ébranle notre vie affective : elle donne à cet événement une signification par rapport à nous ; et le langage montre qu’elle est particulièrement adaptée à nous révéler les intentions des autres à notre égard, à nous permettre d’entrer en communication avec eux. Ces trois sens correspondent assez exactement aux trois puissances de l’âme que nous distinguons dans ce livre III et qui nous donnent la révélation du moi propre, la révélation du monde et la révélation des autres êtres. Le sens de l’odorat et du goût intéressent le rapport du monde avec notre corps plutôt encore que son rapport avec le moi par le moyen du corps, l’odorat étant comme une audition secrète où nous découvrons non pas une vibration qui est dans les choses, mais l’essence d’une vie qui se décompose et vient pour ainsi dire émouvoir la nôtre, le goût pénétrant au delà de la surface sur laquelle s’arrête la vision pour nous découvrir la composition interne des choses, en tant qu’elle est apparentée à celle de notre chair et contribue à la régénérer et à la nourrir.
Ce ne sont pas là sans doute tous les modes de communication qui peuvent se produire entre l’univers et nous. Car le système des sens n’est pas un système clos : il y a en nous des sens qui sont encore enveloppés et indistincts, perdus pour ainsi dire dans cette sensibilité générale qui ne nous découvre rien de plus que la présence de notre propre corps au milieu du monde. Aussi ne faut-il s’étonner ni que quelques êtres délicats puissent percevoir certaines modalités du réel qu’il nous est impossible de discerner et même de nommer, ni que le développement de la vie puisse faire éclore dans l’homme de nouveaux sens dont il porte en lui le germe, et jusqu’à un certain point la promesse.
L’important ici, c’est de montrer que les différentes qualités sensibles, loin de former un assemblage fortuit que l’on évite souvent de dénombrer, une diversité infinie et simplement donnée, qui ne peut être définie que négativement, comme une matière informe et un simple non-intelligible, c’est-à-dire l’image la plus fidèle que nous puissions avoir du chaos, s’ordonnent au contraire en système, et que leur diversité même est une diversité réglée, puisqu’elle exprime les modes différents selon lesquels le donné peut en effet être donné, par le moyen du corps et dans son rapport avec le corps, à la fois comme représentation d’une chose et comme révélation d’une existence, qui est indivisiblement la nôtre et celle d’autrui.