Nous avons maintenant à notre disposition tous les éléments qui nous permettent d’établir une classification systématique des puissances de l’âme.
1° La connaissance du non-moi.
Cette classification doit avoir un fondement ontologique. Nous dirons donc d’abord que l’âme doit exprimer la condition d’un être dont l’activité est une activité de participation : dès lors il faut que nous puissions rattacher celle-ci à l’acte pur qu’elle suppose et dont elle exprime la limitation sans être capable pourtant de s’en détacher. Or c’est dans le présent que s’exprime nécessairement cette sorte de dépassement de notre âme individuelle par une réalité qu’elle n’a pas créée et qu’elle ne peut que se représenter. Mais dans une telle réalité, elle ne cesse de puiser afin de s’enrichir sans cesse elle-même et de faire l’épreuve de sa propre possibilité en l’actualisant. Dès lors cette réalité s’offre à elle sous deux formes différentes : car par son dépassement même, elle ne peut lui apparaître d’abord que sous une forme donnée, c’est-à-dire comme une représentation. Cependant cette représentation ne peut avoir pour elle qu’une existence instantanée : elle n’est faite que de phénomènes toujours disparaissants et renaissants, bien qu’il subsiste toujours pour elle un monde avec lequel elle demeure toujours en contact par le corps, qui est toujours lui-même disparaissant et renaissant. Mais elle le domine par la pensée, qui n’est pas entraînée avec lui, qui est ce sans quoi il n’y aurait pas pour nous de représentation et qui prescrit à cette représentation des lois valables pour tous les aspects qu’il peut revêtir, qui sont pour nous les lois de toute représentation possible. Ce sont ces lois qui sont l’objet propre de l’intellect : elles sont indépendantes de l’instant, c’est-à-dire qu’elles sont proprement intemporelles, bien que ce soit dans le temps qu’elles trouvent leur application. Elles sont indépendantes du sensible et résident seulement dans un acte de la pensée, bien que ce soit le sensible qui les vérifie. Mais ces deux mondes sensible et intelligible relèvent l’un et l’autre du connaître et non point de l’être, ils ne nous permettent d’atteindre que l’objet ou le concept : il s’agit seulement de montrer comment ils s’opposent et comment pourtant ils s’accordent.
2° La formation du moi.
Les deux premiers livres de cet ouvrage nous ont appris à connaître la vie même de l’âme en tant qu’elle se définit par son intimité à elle-même et par la genèse incessante de soi. Mais pour qu’elle se détache de l’univers et demeure pourtant en connexion avec lui, il faut qu’elle appelle, avec l’existence du temps, une opposition non pas seulement entre son avenir et son passé, mais encore entre une puissance par laquelle elle détermine son avenir et que l’on peut appeler sa volonté et une puissance par laquelle, après s’être actualisée dans le présent des phénomènes, elle prend d’elle-même une possession proprement intérieure et que l’on peut appeler sa mémoire. Et l’on pourrait, semble-t-il, réduire l’étude de l’âme à cette conversion incessante de la volonté en mémoire. Tel est en effet le noyau de l’âme, la loi fondamentale qui la constitue. Cependant il importe d’observer que la conversion de ces deux puissances l’une dans l’autre exprime la condition d’un être dont l’activité est une activité de participation, qui exerce toujours dans le présent son acte propre, c’est-à-dire l’acte même par lequel il pense le temps, et oppose toujours l’un à l’autre ses deux versants afin de s’affranchir du présent, tel qu’il lui est donné, pour projeter son regard en avant ou en arrière, dans le monde de la possibilité ou dans le monde du souvenir, qui n’ont d’existence que dans la conscience et par elle, mais qui, en l’obligeant à passer sans cesse de l’un à l’autre en traversant le donné, lui permettent précisément de constituer sa propre essence spirituelle.
3° La communication entre moi et autrui.
Cependant la participation, telle qu’elle se réalise par la connexion de la volonté et de la mémoire, n’implique pas seulement la totalité de l’être, en tant que nous pouvons nous le représenter comme objet ou comme concept, et qu’elle forme pour nous un monde extérieur et phénoménal ; il faut encore qu’en tant que nous possédons nous-mêmes une existence intérieure et personnelle, elle nous permette de communiquer avec les autres existences intérieures et personnelles, de manière à former avec elles une même société spirituelle. De ce monde des esprits, le monde des phénomènes n’est en quelque sorte que l’instrument ou l’image. Mais ce monde inter-spirituel suppose déjà un monde objectif sans lequel les différentes consciences ne pourraient ni être séparées les unes des autres, ni surmonter leur séparation : car c’est ce qui les sépare qui leur est commun et qui leur permet de s’unir. Le monde des phénomènes reçoit donc maintenant une signification qu’il n’avait pas tout à l’heure quand il n’exprimait encore que la totalité du réel, mais en tant seulement qu’elle nous limitait et qu’elle nous dépassait : ce qui montrait assez clairement qu’elle ne pouvait alors être pour nous que représentée. Mais désormais la phénoménalité nous apparaît comme un langage. Elle est l’expression d’une vie cachée : elle nous permet d’atteindre d’autres êtres que nous, précisément parce que tous les êtres sont tenus comme nous de s’exprimer pour être. Ce qui établit entre l’expression et l’existence un lien beaucoup plus profond qu’on ne le pense en général.
Car si l’expression se produit toujours dans un monde phénoménal et temporel, nous essayons d’atteindre par elle un autre être considéré dans son essence intemporelle : et le contact qui s’opère avec lui est un contact non pas avec un être constitué déjà comme une chose, c’est-à-dire immobile et inaltérable, ni avec ses états momentanés et fugitifs, mais avec l’acte profond par lequel il ne cesse de se créer lui-même ce qu’il est. Or c’est en cela que consiste proprement l’amour. Et l’on pourrait dire que, dans une telle création, à travers tous les modes par lesquels elle se réalise, l’amour peut être défini comme un double contact et une mutuelle médiation. Aussi quelles que soient les alternatives auxquelles il peut être soumis dans le temps, c’est l’éternité qui est son séjour.
On aboutit ainsi à une classification des puissances de l’âme dont on peut penser qu’elle devrait s’imposer à tous les esprits si l’on consentait à reconnaître qu’elle a une signification ontologique et qu’elle recouvre les trois domaines solidaires qui sont impliqués et dissociés par l’acte de participation :
1° C’est le rapport du moi avec le tout qui nous oblige à faire du tout un monde simplement représenté, mais tel pourtant que cette représentation soit d’abord donnée et ensuite pensée, ce qui nous oblige à distinguer entre une puissance proprement représentative et une puissance proprement noétique.
2° C’est le rapport du moi avec lui-même qui nous oblige à distinguer entre son avenir conçu comme une possibilité et son passé conçu comme un accomplissement spirituel, c’est-à-dire entre une puissance volitive et une puissance mnémonique.
3° C’est le rapport du moi avec un autre moi qui nous oblige à distinguer entre le langage par lequel les consciences se découvrent l’une à l’autre et ce lien secret qui les unit, dont l’amour est la révélation, c’est-à-dire entre une puissance expressive et une puissance que nous nommerons affective, au sens où l’affection est moins un état que l’on subit qu’un acte où tout notre être se trouve engagé. On voit que, dans chacun de ces trois domaines, la participation possède nécessairement un double aspect dont l’un traduit son activité essentielle et l’autre la limitation à laquelle elle s’assujettit.
Dans l’analyse de l’Acte, nous avions montré que l’acte est triple, qu’il est indivisiblement acte de volonté, de pensée et d’amour. Dans l’analyse de l’âme, nous retrouvons cette triple division ; seulement l’âme ne fait que participer à l’acte sous sa triple forme : elle en est la puissance, et dès que cette puissance s’exerce, elle est corrélative d’une donnée qui en exprime précisément la contre-partie. Ainsi il n’y a pas d’acte volontaire qui ne soit astreint à laisser en nous des traces de lui-même, c’est-à-dire à se changer en souvenir. De même, l’acte de penser ne peut nous donner que la forme conceptuelle dont le contenu est fourni par la représentation. Enfin l’acte d’aimer lui-même ne peut s’exercer qu’entre des consciences incarnées, c’est-à-dire par le secours des marques sensibles, qui expliquent pourquoi l’amour ne cesse de nous affecter[1].
De la même manière, notre livre Les Puissances du moi, dans une intention pragmatique, libre de toute préoccupation ontologique ou systématique, était destiné à montrer comment la puissance de connaître et la puissance de sentir, dont chacun de nous éprouve la présence immédiate dans sa propre conscience n’ont de sens qu’afin de permettre la création spirituelle de notre être même et de dégager la signification spirituelle de tous les objets que notre activité est capable de connaître ou de produire. ↩︎