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La distinction la plus célèbre et qui a régné pendant toute l’époque classique entre les puissances de l’âme est celle qui oppose l’entendement et le vouloir. Toutes les autres distinctions sont subordonnées à celle-ci, qui marque la ligne de démarcation entre ce que je ne suis pas, qui me déborde, mais que je puis connaître et ce que je suis dans le secret même de l’acte que j’assume et qui me fait être.

Si nous considérons en effet la loi fondamentale de la participation, nous voyons aussitôt que, comme le corps est incapable de s’évader du monde dont il fait partie, mais est astreint à opposer sans cesse à cette partie du monde qui est sentie comme sienne tout ce qui la déborde et qui n’est pour lui qu’un spectacle, ainsi il y a une indivisibilité de cet acte absolu qui fonde l’acte personnel par lequel mon être propre se constitue, mais de telle manière qu’au delà de mes propres limites l’être tout entier me soit encore présent, sous la forme, il est vrai, d’un objet extérieur, ou d’une apparence qui m’est donnée, et que je puis seulement me représenter, c’est-à-dire qui s’oppose au moi que je suis, comme le connaître à l’être. La distinction de mon propre corps et de l’univers qui l’entoure n’est pas seulement une image, elle est aussi un effet de cette opposition quand on la transpose, pour ainsi dire, du dedans au dehors. L’opposition de l’entendement et du vouloir est l’expression même de cette opposition du connaître et de l’être, ou encore du tout que je ne puis embrasser que par la représentation et du moi qui est tenu, pour poser son être propre, de ne jamais devenir pour lui-même un objet ou une représentation. Ainsi se trouve fondée la corrélation de l’objet et du sujet, mais sans que les deux termes puissent être obtenus par simple dichotomie opérée dans un tout lui-même homogène. Car le moi, d’une part, s’assigne une sorte de prééminence par rapport à l’univers, puisque celui-ci n’est pour lui que sa représentation : et c’est là la vérité qui a été marquée avec beaucoup de force par l’idéalisme. Cependant il ne suffit pas de vouloir définir le moi seulement par rapport à cette représentation, c’est-à-dire le réduire à un sujet purement formel. Car il est à la fois conscience d’être et acte d’être : sa prééminence par rapport à l’univers représenté est donc une prééminence ontologique. Aussi faut-il dire que le véritable moi n’est pas seulement le centre original de perspective dont nous faisons le sujet de la représentation : en le définissant comme l’acte qui se fait lui-même être, nous le définissons comme vouloir. Et si le sujet de la connaissance est en même temps un vouloir, cela explique assez bien toutes les théories d’inspiration pragmatiste, en vertu desquelles l’aspect que revêt l’univers pour la connaissance est toujours conditionné par les exigences ou les préoccupations de l’action. Cependant nous savons, d’autre part, que l’univers, s’il est suspendu au moi par son caractère proprement représentatif, dépasse infiniment le moi par le contenu de cette représentation. L’acte que j’accomplis et qui fait de moi ce que je suis ne me permet que de connaître cet univers, et non point de le créer : ce qui veut dire qu’il n’y a point de connaissance qui ne comporte nécessairement une donnée que je suis incapable de réduire. Ainsi cet acte par lequel je me donne l’être reçoit à chaque instant une limitation, dont le témoignage réside dans cette donnée qui me découvre, à l’intérieur de la totalité de l’être, cela même qui me dépasse, mais qui, ne pouvant pas être séparé de moi, adhère encore à moi, sans être moi, c’est-à-dire soutient avec moi le rapport de la représentation avec le sujet qui se la représente. Encore faut-il ajouter que cette représentation, s’il nous appartient précisément de la produire comme telle, doit envelopper nécessairement tout l’univers, mais seulement en puissance et jamais en acte.

La distinction et la connexion de l’entendement et de la volonté sont donc les moyens par lesquels la conscience se constitue, la volonté attestant sa participation à l’être en tant qu’elle est puissance créatrice de soi, et l’entendement lui permettant de garder ses rapports avec le tout de l’être, en tant précisément qu’au lieu de l’assumer comme sien, elle se le représente comme autre. De la confrontation de ces deux fonctions de la conscience, il semble que l’on puisse déduire aussi bien le tableau de toutes ses opérations possibles que la correspondance et la différence, en chacune d’elles, entre sa signification psychologique et sa valeur ontologique. Et on expliquera par là un paradoxe apparent qui est au cœur de toutes les difficultés de la métaphysique : à savoir que nous cherchons toujours l’être dans les voies de l’entendement, où nous sommes assurés de ne le rencontrer jamais, puisque l’entendement ne peut jamais nous donner rien de plus que la représentation, et que nous refusons de le chercher dans les voies du vouloir, où nous sommes assurés de le rencontrer toujours, mais sans pouvoir jamais le transformer en représentation. Cette méprise n’est pas pourtant sans raison, non seulement parce que nous voyons que le connaître ajoute à l’être pour nous en donner une sorte de possession (bien que la représentation nous en manifeste à la fois la présence et l’absence), mais aussi parce que le moi ne coïncide lui-même avec l’être dans l’acte volontaire que d’une manière ponctuelle, et que le tout de l’être, c’est cela même qui est au delà de lui et qu’il ne peut chercher à atteindre que comme un objet extérieur à lui ni embrasser autrement que par la représentation. Telle est la raison aussi pour laquelle on prétend souvent réduire le moi à cette puissance de représentation par laquelle il semble comme tendu vers l’être, mais sans jamais réussir à l’égaler. De fait, l’être doit être cherché dans une direction toute différente, à savoir dans l’approfondissement de l’acte intérieur dont nous avons la disposition et qui ne cesse de puiser dans une source qui ne lui manque jamais : mais cet approfondissement, au lieu de nous détourner, comme on le croit trop souvent, du monde représenté, ne cesse de l’épanouir et de le diversifier, comme si la découverte de sa richesse était la découverte de notre propre richesse et qu’après nous être apparu comme un spectacle étranger, il était devenu non pas l’image, mais le véhicule de toutes les opérations que nous devons accomplir pour que notre être s’accomplisse.

Ainsi, c’est la seule idée de la participation, telle qu’elle est impliquée dans l’expérience fondamentale de l’existence, qui s’exprime sous la forme de l’opposition de l’entendement et du vouloir. C’est elle aussi qui nous expose au double danger de nous inscrire nous-mêmes dans l’être seulement comme représentation ou comme corps, et de considérer l’être que le vouloir nous donne comme surgissant tout à coup de l’objet, c’est-à-dire de la représentation, au lieu que c’est lui qui la supporte et qui la fonde. Mais ce n’est là encore que la forme générale de l’acte de participation ; il importe maintenant de chercher quelles sont les conditions qui permettront à un tel acte de s’accomplir ; car la distinction entre les puissances de l’âme sera encore l’effet de ces conditions.

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