On pourrait présenter la même conception en renouvelant l’examen du rapport classique entre le quod et le quid. Le quod, c’est l’existence, et le quid c’est l’essence. Disons d’une manière générale que le quod et le quid ne peuvent être séparés, qu’il n’y a point de quod qui n’implique un quid, ni de quid qui puisse se poser indépendamment d’un quod. Pourtant nous sommes habitués à admettre que l’essence et l’existence, qui ne sont rien l’une et l’autre qu’au point où elles se rejoignent, appartiennent à deux mondes différents qu’il est possible à la pensée de considérer isolément : ainsi nous pouvons n’avoir point de doute sur le quod, alors que nous ne savons rien du quid. Et inversement, il arrive que la pensée puisse définir le quid, mais ne sache rien sur le quod. On ne saurait méconnaître toutefois qu’il n’y a point d’idée qui ne possède l’existence comme idée, de telle sorte qu’il n’y a point de quid qui ne soit un quod. Et inversement, tout quod implique un quid, mais qui peut être pour la connaissance un problème qu’elle est incapable de résoudre.
Toutefois le rapport du quod et du quid n’est pas le même s’il s’agit des existences matérielles ou des existences spirituelles, et la genèse de l’âme projette en lui une lumière singulière. Car dans les choses matérielles l’existence est donnée, de telle sorte que l’essence est supposée. Au lieu que, dans les spirituelles, l’existence n’est rien de plus que le pouvoir de se donner à elle-même une essence : et la vie du moi n’exprime rien de plus que la détermination incessante et progressive du quod de l’existence par le quid de l’essence, loin que le quid de l’essence vienne revêtir contradictoirement un quod qui lui manquerait d’abord. L’entrée dans l’existence permet seule de comprendre comment l’existence se détermine et aucune détermination étrangère à l’existence ne porte en elle une force qui lui permettrait d’acquérir cette existence. Ainsi il n’y a point d’essence qui n’implique une existence au moins de pensée ; pourquoi a-t-elle encore besoin d’une existence qu’on appelle réelle ? et qu’y gagne-t-elle ? Il n’y a point d’existence qui, dans l’ordre du connaître, ne doive être posée dans sa totalité avant que la pensée ne l’analyse et qui, dans l’ordre de l’être, n’enveloppe en elle l’ambiguïté des possibles avant que l’un d’eux soit choisi par nous pour être incorporé à notre essence.
Ainsi le quod n’ajoute pas au quid, puisqu’il y a un quod du quid, une existence de l’essence, et le quid n’ajoute pas au quod, puisqu’il le détermine. Et l’on pourrait bien dire que l’âme est le quod du quid, à condition d’entendre par là qu’elle est la genèse du quid par le quod. Seulement, si on demande en quoi consiste ce quod qui se donne à lui-même un quid, c’est-à-dire quel est le quid du quod, avant qu’il ait lui-même acquis un quid, alors on atteindra, semble-t-il, l’âme elle-même à sa source, à savoir dans ce pouvoir-être qui est son être même : nous dirons que le quod de l’âme c’est précisément son interrogation sur son propre quid*, et secondairement sur le* quid de toute chose, retrouvant ici les formules par lesquelles nous avons défini la conscience au livre I. Ainsi on peut dire que l’essence n’acquiert l’existence que dans la mesure où elle est le cœur même de l’existence.