Pourtant la formule qui fait de l’âme une idée qui se réalise ne présente pas seulement l’inconvénient de méconnaître la véritable relation entre les deux termes et de ne pas montrer que c’est l’âme qui, en se réalisant, fait que l’idée se réalise, mais encore elle tend à réduire la genèse même de l’âme, avec celle de toutes les idées, à un mécanisme intelligible comparable au mécanisme physique qui explique la genèse des choses. C’est que la formation de l’idée, telle que nous l’avons décrite, n’exprime rien de plus que le schéma par lequel une possibilité est isolée, avant d’être actualisée. Il faut maintenant que nous cherchions comment ce schéma peut être rempli. Car l’actualisation du possible ne se produit pas en vertu d’une nécessité qui lui est intérieure : elle est l’effet de notre libre initiative, qui n’entre elle-même en jeu que sous l’impulsion de la valeur. Cependant il ne faudrait pas penser qu’en introduisant ici la valeur dont nous avons montré au chapitre VII quel est son rapport avec l’âme, nous introduisions une notion nouvelle destinée à nous permettre, en la confrontant avec le concept de la possibilité, d’engendrer l’essence de l’âme. La distinction entre ces notions est une distinction purement analytique, qui doit nous permettre de comprendre le jeu indivisible de cette activité spirituelle et créatrice de soi dont il faut dire qu’elle est notre âme elle-même. La valeur n’est pas une notion indépendante : elle est cette activité considérée dans le principe intérieur qui l’anime, et qui, dans l’ordre pratique, peut être assimilé à la fin qu’elle poursuit, comme il l’est, dans l’ordre théorique, à sa justification en quelque sorte rétrospective.
Aussi conviendra-t-on aisément que l’essence est inséparable de la valeur. Et il y a un lien étroit entre la possibilité et la valeur, puisque la possibilité n’est pas réalisée d’avance, non plus que la valeur, et que la valeur constitue précisément le facteur qui la réalise. Cependant ni la possibilité, ni la valeur ne sont jamais pleinement réalisées. La valeur, c’est le cœur même de la volonté voulante, en tant qu’elle détache le possible du réel et s’oblige à l’actualiser. Aussi peut-on dire que la possibilité et la valeur, qu’il faut séparer afin précisément de les unir, n’appartiennent jamais à l’ordre du donné ; elles doivent être cherchées, puis confrontées, afin que chacune d’elles donne à l’autre la condition qui lui manque pour être, et qu’elles nous permettent, en se pénétrant, de constituer notre être propre. Quand nous disons de l’âme qu’elle est une idée qui se réalise, c’est la même conception que nous exprimons sous une forme ramassée, mais qui laisse subsister encore quelque ambiguïté : car il est inévitable que l’idée, avant qu’elle s’actualise, nous apparaisse comme une simple possibilité. Et rien ne nous permet de comprendre comment elle pourrait s’actualiser si elle n’était pas pour la conscience une valeur, non pas seulement une valeur en quelque sorte ontologique, par opposition au phénomène qui l’actualise, mais une valeur pratique et agissante et qui n’a de sens qu’à l’égard de la volonté qui la met en œuvre. Aussi faut-il dire que la possibilité, détachée de son rapport avec la valeur, n’est rien de plus qu’une abstraction pure. Et comme la possibilité ne peut être isolée de la pensée qui la pense, la valeur ne peut pas être isolée de la volonté qui la veut ; elles expriment l’une et l’autre les deux aspects fondamentaux de l’activité de l’âme qui, si elle est une activité de participation, ne peut se constituer elle-même, comme on le montrera au chapitre X, que par l’opposition en elle des deux puissances de l’intellect et du vouloir.
On résistera par conséquent à la théorie qui prétend identifier notre essence avec notre être réalisé, c’est-à-dire avec notre passé. C’est sans doute exprimer dans le langage du temps le mouvement par lequel l’existence devance l’essence et ne cesse de la former. Mais c’est donner au temps une signification ontologique qu’il n’a pas. Car le temps n’est rien de plus que l’instrument que l’âme crée pour se créer elle-même. Aussi n’a-t-on pas le droit de situer dans le passé comme tel l’essence même de l’âme, mais seulement les phénomènes qu’elle n’a cessé de rejeter hors d’elle, après les avoir appelés à une existence momentanée afin de se déterminer elle-même. Cependant l’essence de l’âme, loin d’exclure la temporalité, la porte en elle tout entière avec le rapport de l’avenir et du passé, qui ne peut jamais être aboli au profit du passé seul. Et c’est pour cela que, là même où on croit n’avoir plus affaire qu’à son propre passé, ce passé, libre de toute relation avec un lendemain matériel, peut lui-même être considéré comme une sorte d’avenir pur, dont nous n’avons jamais achevé de prendre possession, ni d’épuiser le sens. C’est donc bien l’essence de l’âme d’être une possibilité qui s’actualise : et là même où on voudrait la réduire à son propre passé, c’est une possibilité encore, mais qui s’actualise sans le concours des choses, c’est-à-dire par son acte seul, comme Dieu dans l’argument ontologique. Et là où l’âme est identifiée avec son propre passé, nul ne peut douter que, loin d’être ce passé accumulé qui forme son essence, ce soit la manière même dont elle en use et, pour ainsi dire, la valeur même qu’elle en tire.
Le rapport que nous cherchons à établir entre l’essence et la valeur nous permet de maintenir à l’âme ce caractère par lequel elle est toujours un acte qui se constitue, mais jamais une chose constituée. Car identifier l’essence de l’âme avec le passé, ce serait rompre sa relation avec la valeur, en faire un accompli plutôt qu’un accomplissement. Ce serait immobiliser l’essence dans un « après-coup », comme on l’immobilisait autrefois dans un « avant-terme ». A moins que l’on n’acceptât de reconnaître que le passé n’existe comme passé que dans l’acte spirituel qui le ressuscite, le délivre de tout rapport avec l’événement aboli et en fait surgir à chaque instant cette valeur pure qui, dans l’événement, au moment où il se produisait, était comme ensevelie.
Ainsi s’explique ce sentiment commun que notre véritable essence, c’est la meilleure partie de nous-mêmes. Or il nous semble que nous lui sommes toujours infidèles et que nous ne cessons de déchoir, c’est-à-dire de perdre notre âme. Mais cette meilleure partie de soi, c’est aussi le meilleur parti que l’on peut tirer de soi. De celle-là je pense qu’il faut que je la découvre, et de celui-ci que je le prenne en mains pour le faire triompher. L’âme ne serait alors qu’un vœu qui pourrait ne pas être rempli : « avoir une âme » serait pour nous un devoir, en entendant par là que c’est le devoir même de former l’essence de l’âme, plutôt encore que l’effet de son accomplissement. Cependant les choses peuvent se présenter d’une autre manière, tant il est vrai que le temps, s’il est dans l’âme, loin que l’âme elle-même soit dans le temps, permet d’avoir sur l’âme deux perspectives différentes : l’âme en effet peut toujours être corrompue si le moi s’abandonne à la spontanéité de la nature, ou devient prisonnier de ses habitudes ; et cette corruption ne se produit jamais qu’au point même où l’âme pénètre dans le présent de l’existence et se réalise en s’incarnant. Aussi, après avoir identifié l’âme avec une aspiration pure orientée vers la valeur, peut-on en faire un acte de purification et de dépouillement dans lequel nous essayons de la débarrasser de toutes ses souillures afin de retrouver, par une sorte de distillation, comme on l’a montré dans l’analyse de l’essence au paragraphe précédent, cette valeur absolue dont elle s’écarte toujours, mais qui n’exprime rien de plus que son propre rapport avec l’absolu. Cela n’est possible qu’à condition que cette valeur devienne nôtre, et pour cela il faut qu’elle traverse l’épreuve de la participation et qu’au lieu de s’y enliser, elle la surmonte. Il n’y aurait donc plus d’inconvénients, dans la considération de l’essence, à tourner notre regard vers notre passé, si on admettait que ce regard a en vue un dépouillement plutôt qu’un enrichissement, qu’il nous sépare de tout ce que nous avons cru posséder, et que, par cette séparation même, il nous apprend pourtant à le rendre nôtre, mais de manière seulement à en dégager la valeur. Cette relation entre l’essence et la valeur nous permet de définir l’essence elle-même comme la découverte de ce qui rend l’existence digne d’être assumée et vécue, à la fois en elle-même et dans ses modes. Ainsi l’essence est notre existence telle que nous la voulons et telle que nous la faisons, non pas telle que nous l’avons voulue et faite.