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Cependant, la distinction entre la possibilité et l’essence semble toujours supposer que la possibilité devance l’essence dans le temps et qu’elle est comme l’avenir de toute âme avant qu’il se soit changé en son propre passé. Mais la différence qui les sépare n’est pas purement temporelle : ou du moins le rôle du temps ici demande à être interprété. Car l’âme porte toujours le temps avec elle : elle est créatrice du temps comme elle est créatrice d’elle-même. Et le temps lui est à chaque instant nécessaire pour permettre la conversion de l’avenir en passé, ou de sa possibilité dans son essence. Mais la possibilité et l’essence ne sont ni l’une ni l’autre engagées dans le temps : elles sont toutes les deux intemporelles. Et le passage de l’une à l’autre est comme un sillage du temps dans l’éternité. De la possibilité, en effet, nul ne doute qu’elle ne soit intemporelle : elle est un objet de la pensée pure. Elle entre dans le temps quand je commence à l’actualiser, à la faire pénétrer dans le monde des phénomènes. Et quand je dis que ce qui était possible en tel moment du temps ne l’était plus en tel autre, ce que j’entends par là ce n’est pas la possibilité en tant que telle, mais le rapport de cette possibilité avec les conditions qui me permettent, en l’actualisant, de la faire entrer dans la trame du temps. Il est à peine nécessaire de montrer que l’essence est elle aussi intemporelle, soit qu’on la considère comme un germe qui s’épanouit en modes temporels, soit qu’on la considère comme le fruit en quelque sorte détemporalisé de notre vie temporelle.

Cette double intemporalité de la possibilité et de l’essence et l’introduction même du temps entre elles pour les séparer et pour les joindre nous permet de pénétrer profondément dans l’acte même par lequel l’âme se constitue. Qu’elle soit elle-même une possibilité qui ne cesse de se choisir elle-même, c’est ce qui permet de la définir comme une liberté et suffit pour l’opposer aux choses ; qu’elle soit en même temps une essence, close sur elle-même, et portant en elle tout ce qu’elle est capable de se donner, c’est ce qui permet d’en faire un être individuel, sans porter atteinte à son autonomie. Mais que cette essence ne soit rien de plus que cette possibilité elle-même considérée dans l’acte qui la fait être, cela achève de nous montrer dans l’âme une existence spirituelle, qui ne peut être séparée qu’en apparence du monde matériel, puisqu’elle le fait entrer nécessairement dans le circuit par lequel elle ne cesse de se donner à lui-même son propre contenu.

Quand on parle de l’essence, et si on ne veut pas la réduire à une possibilité avant qu’elle s’incarne, mais dont la destinée est de s’incarner, il faut la définir par notre être spirituel après qu’il s’est désincarné, mais tel qu’il s’est fait lui-même au cours de son incarnation. Le propre de notre vie temporelle, c’est de créer une circulation incessante entre cette possibilité tournée d’abord vers le dehors et ce retour sur soi par lequel s’effectue son accomplissement intérieur. C’est cette circulation par laquelle l’essence elle-même se constitue. Dès lors, si l’on peut dire que notre âme a besoin du temps pour se réaliser, cela ne veut pas dire qu’elle soit elle-même engagée dans le temps, mais seulement qu’elle crée elle-même le temps pour être, un temps qui lui est intérieur et auquel elle n’est point elle-même assujettie. Et si nous ne connaissons point d’autre temps que celui dans lequel s’écoule la succession des phénomènes, nous dirons que le temps originaire, c’est celui dans lequel elle fait surgir les phénomènes afin précisément de pouvoir les abolir sans cesse, dès qu’elle s’en est servie. De telle sorte que, si elle ne peut se passer ni de la matière, ni du temps, non seulement pour s’exprimer, mais pour exercer l’acte intemporel et immatériel qui la fait être, elle ne tombe jamais elle-même dans l’existence temporelle et matérielle. Elle est toujours ούσία ἄνευ ὕλης.

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