On pourra être surpris de voir que l’existence, que l’on considère presque toujours comme la propriété des objets particuliers d’être présents dans le monde tel qu’il est, soit définie ici par son indétermination. Mais cette indétermination n’est pas celle d’une matière qui n’a point encore reçu la forme qui l’individualise, et à laquelle il manque la détermination qui la fait être. C’est l’indétermination d’une liberté qui reste toujours au-dessus de toutes ses déterminations et qui, au lieu de recevoir l’être de ces déterminations, leur communique au contraire l’être même qu’elle possède et qu’elle ne cesse de produire en se produisant elle-même.
Dès lors on comprend très bien que l’on ait pu confondre l’essence avec la possibilité. Car, comme la possibilité, l’essence se distingue de la manifestation, qui ne coïncide jamais exactement avec elle. On n’actualise pas toute sa possibilité. On ne phénoménalise pas toute son essence. Il y a donc une opposition en quelque sorte symétrique entre ce que je montre de moi-même et ma possibilité, d’une part, ou mon essence, de l’autre. Et l’on pense presque toujours que c’est la même chose pour la possibilité de se réaliser et pour l’essence de pénétrer dans l’existence. Ainsi on les considère comme appartenant toutes deux à un monde virtuel auquel on oppose un monde réel dans lequel il s’agirait de les faire entrer l’une et l’autre. Mais si la possibilité peut en effet être regardée comme virtuelle, puisqu’elle n’est rien qu’en vue de sa propre réalisation, il n’en est pas ainsi de l’essence, dont il faut dire qu’elle exprime dans chaque être beaucoup moins son origine et sa genèse que sa perfection et son achèvement. On le voit bien quand on observe que, dès que la distinction s’efface entre la possibilité et l’essence, il faut que la possibilité soit déterminée pour ainsi dire par avance et que la réalité n’en soit plus par conséquent qu’une reproduction inutile et frivole. C’est qu’en fait nous n’avons pas le droit de séparer la possibilité de la liberté, qui la met en jeu afin de s’exercer elle-même : il n’y a pas de possibilité objective, ce serait une possibilité morte. Il n’y a pas d’autre possibilité que celle de notre activité elle-même, considérée dans la puissance même par laquelle elle se détermine. Cette possibilité active, c’est l’existence elle-même en train de se faire. Mais on a tort de penser qu’elle ne reçoit l’existence qu’au moment où elle acquiert une forme sensible. Car l’existence ne réside pas dans cette forme elle-même, mais seulement dans le pouvoir de la produire : le sensible est le phénomène de l’existence, qui disparaît aussitôt qu’il est né. Mais, en le traversant, l’existence s’est déterminée. Elle reflue alors vers cette possibilité à laquelle elle se réduisait d’abord, mais c’est une possibilité éprouvée, capable de se donner à elle-même la possession de son propre objet et qui constitue désormais notre essence spirituelle. Loin de pouvoir être confondues, par conséquent, la possibilité et l’essence représentent au contraire les deux pôles extrêmes de la conscience : c’est par la possibilité que nous entrons dans l’existence, mais c’est afin d’y acquérir une essence.
Ce qui favoriserait encore le rapprochement entre la possibilité et l’essence, c’est qu’il semble que nous soyons toujours à la quête de l’une comme de l’autre. Cependant, quand nous cherchons quelles sont nos possibilités, c’est afin de les mettre en œuvre ; et quand nous cherchons quelle est notre essence, c’est afin, semble-t-il, d’apprendre à la connaître, comme si elle était déjà réalisée. L’essence, c’est donc notre possibilité encore, considérée non plus dans la proposition qui nous en est faite, mais dans l’usage que nous en faisons. Ainsi nous pouvons bien avoir l’illusion que l’essence est déjà réalisée, mais c’est parce qu’elle se réalise toujours qu’elle n’a jamais achevé de l’être ; c’est la possibilité qui l’engendre, mais en l’ouvrant sans cesse à des possibilités nouvelles qu’elle enferme toujours à nouveau dans sa propre clôture. Aussi y a-t-il toujours entre nos possibilités et notre essence une correspondance certaine : car ces possibilités sont l’effet de notre liberté et de notre situation, de telle sorte que celui qui pourrait les reconnaître avec assez d’exactitude trouverait dessinés en elles les linéaments de notre essence et les marques de la vocation même que nous sommes appelés à réaliser. Mais nous pouvons la manquer ou nous méprendre sur elle, de telle sorte qu’il semble alors que nous soyons infidèles à nous-mêmes et que nous ne coïncidions plus avec notre essence, qui demeurerait elle-même une essence purement possible, comme si le propre de notre âme était indivisiblement et par une unique opération de se découvrir et de se faire.
Aussi longtemps que l’on considère le monde des phénomènes comme étant la seule réalité, il est naturel que l’on en fasse aussi l’actualisation d’une possibilité ; et si notre âme se réduit à la possibilité, c’est en lui, semble-t-il, qu’elle vient à la fois se réaliser et s’abolir. Mais si, au contraire, le monde des phénomènes n’est qu’un milieu transitoire, que cette possibilité doit nécessairement traverser afin de s’éprouver avant de recevoir cet accomplissement spirituel qui la transformera elle-même en une essence, alors le rôle de ce monde n’est plus à proprement parler d’actualiser, mais seulement de phénoménaliser notre possibilité. Cette actualisation ne se produit qu’avec l’essence.
Il y a plus : le phénomène n’est lui-même qu’un second degré de possibilité dans la réalisation de l’essence, comme on le voit bien quand, considérant ce monde d’objets ou d’actions, qui constitue pour la plupart des hommes le monde même de l’être, on s’aperçoit que, s’il est sans doute un monde de manifestation, puisqu’il n’a de sens que par la possibilité même qu’il met en œuvre, tout ne se termine pas pourtant avec lui, puisqu’il s’agit encore de l’utiliser et de le transformer afin d’en tirer notre propre substance spirituelle. Il devient ainsi une possibilité au second degré, qui s’achève dans un acte tout intérieur et dont nous pouvons disposer toujours. C’est cet acte même qui constitue notre essence. Cependant le rapport de la possibilité et de l’essence est si étroit que non seulement l’essence une fois acquise détermine et circonscrit sans cesse nos possibilités, mais encore qu’elle garde pour ainsi dire la possibilité au cœur d’elle-même et qu’elle peut être définie comme une possibilité qui est capable de s’actualiser par elle seule (c’est-à-dire sans avoir besoin de l’intermédiaire du monde), comme on le voit dans le passage vivant du Cogito au sum, en ce qui concerne le Cogito ergo sum, ou de l’essence à l’existence, en ce qui concerne l’argument ontologique. Mais qui ne voit que, dans le sum du Cogito ou dans l’existence de Dieu à laquelle conclut l’argument ontologique, la seule existence dont il s’agit, c’est l’existence même de l’essence [^1] ?