Cette analyse présente une conséquence inattendue et qui permet de résoudre le problème si longtemps débattu de savoir si l’existence réside dans le général ou dans le particulier. Car tout à l’heure, quand nous cherchions le rapport de la chose avec son essence, la chose était particulière, mais le concept était général, puisque, étant la signification de la chose, il ne pouvait résider que dans un acte de pensée toujours susceptible d’être recommencé ; mais alors l’essence, confondue avec le concept, était générale elle aussi, tandis que l’existence était du côté du particulier. Au lieu que maintenant nous partons d’une activité, qui est une existence encore indéterminée, afin précisément qu’elle puisse acquérir une détermination : il semble donc qu’elle soit du côté du général et que son caractère propre soit de se particulariser. Cependant cette activité est toujours l’activité de quelqu’un, qui, il est vrai, ne peut se définir que par l’acte de liberté qu’il accomplit et par lequel il se donne à lui-même sa propre essence. Ainsi tandis que tout à l’heure nous allions de la chose au concept en convertissant toujours le particulier en général, nous allons maintenant de l’existence à l’essence, c’est-à-dire de l’indéterminé au déterminé, mais sans quitter le cercle où l’âme individuelle précisément se constitue. C’est dire que je ne puis penser une chose particulière que par un acte conceptuel qui l’enveloppe et qui la dépasse, mais que tout acte que j’accomplis est issu d’une liberté qui se détermine.
Il y a plus : que l’âme elle-même puisse être définie comme le point de jonction du particulier et du général, cela pourrait déjà être déduit en un autre sens de l’adage célèbre qu’il n’y a d’existence que du particulier et de connaissance que du général. Car l’âme est elle-même l’existence en tant qu’elle est le véhicule de la connaissance.
Mais que l’âme soit une existence individuelle, c’est ce que nul ne pourra mettre en doute, non pas seulement parce qu’elle est liée au corps, de telle sorte qu’elle est toujours l’âme de ce corps, mais encore parce qu’elle porte en elle ce caractère d’intimité ou de secret qui semble chasser d’elle tout ce qui est général (et par conséquent abstrait) ou commun (et par conséquent anonyme et privé d’intériorité). Or cette intimité ou ce secret de l’âme exprime non point l’impossibilité où l’on serait de connaître du dehors des états qui seraient enfermés en elle comme dans un coffret, mais le caractère au contraire de cet acte libre, qui en est le centre, et dont nous savons bien qu’il est toujours unique et privilégié, exclusif de toute extériorité, impossible à pénétrer et à violer. On peut bien dire du corps qu’il est la limite de l’acte libre ; mais il en est aussi le phénomène, qui lui permet de s’exercer, le manifeste et lui donne une forme individuelle et visible. Seulement il ne faut pas oublier que cette liberté n’est le premier commencement d’elle-même que parce qu’elle est une participation à l’absolu, en tant que l’absolu est non point un bloc inerte contre lequel l’esprit vient se heurter, et par conséquent une extériorité-limite, mais l’esprit lui-même, c’est-à-dire une intériorité-limite, une genèse éternelle de soi, qui est aussi la source de toutes les genèses. Or la liberté considérée dans son lien avec l’absolu possède un caractère rigoureusement personnel et porte pourtant en elle une universalité qu’elle ne cesse de déterminer par le choix même qu’elle fait des possibles qu’elle réalise ; et elle ne cesse jamais de se regarder comme égale au tout en puissance, bien que ces possibles, qui sont toujours en corrélation avec la situation dans laquelle elle est engagée, ne puissent entrer que dans une existence temporelle et échelonnée. Mais l’âme n’est unie à l’absolu et n’est un principe spirituel que parce qu’elle est le Tout en puissance, ce qui lui permet de réaliser cette parfaite fermeture et cette parfaite ouverture par lesquelles nous l’avons définie dans le livre I, en la considérant comme rigoureusement distincte du Tout lui-même, et de toutes les autres âmes, bien qu’il n’y ait rien dans le Tout lui-même, ni dans les autres âmes, avec quoi elle ne soit capable de communiquer. Il y a plus : le corps lui-même, qui en est à la fois l’expression et l’instrument, est lui aussi rigoureusement distinct du Tout dont il fait partie et de tous les autres corps, bien qu’il puisse être défini comme le point de croisement de toutes les relations qu’il entretient de proche en proche avec tout l’univers.