Après avoir défini l’âme comme une possibilité, qui est déjà elle-même une existence, ou par laquelle se définit notre entrée dans l’existence, après avoir montré que le temps est nécessaire pour l’actualiser et que la valeur est le ressort de cette actualisation, il nous reste à préciser dans l’âme la relation entre l’existence et l’essence, qui est le problème central de l’ontologie traditionnelle et dont on peut dire qu’il ne peut trouver sans doute une solution que dans l’expérience intime que nous avons de nous-mêmes.
Cependant on oppose en général l’essence à l’existence et l’on pense presque toujours que l’essence d’une chose précède toujours l’existence de cette chose et la fonde. De telle sorte que nous sommes amenés à cette contradiction : de refuser l’existence à l’essence afin de montrer comment l’existence même peut en être tirée ou de supposer à l’essence une existence toute différente de celle qu’elle sera ensuite capable de recevoir. Mais alors les difficultés se multiplient, car on n’a le choix qu’entre trois solutions : ou bien l’existence double l’essence et lui donne seulement un autre visage dans un monde qui est appréhendé d’une autre manière ; mais alors pourquoi y a-t-il ainsi deux mondes différents et comment se produit le passage de l’un à l’autre ? Ou bien le monde de l’existence ajoute quelque chose au monde de l’essence, à savoir la chair et le sang, qui jusque-là lui manquaient comme à un monde de rêve ; mais d’où vient alors cette sorte de surplus qui le réalise, et l’acte qui le réalise n’est-il pas l’être véritable dont la distinction de l’essence et de l’existence exprimait seulement l’analyse, et pour ainsi dire la condition nécessaire de son accomplissement ? Ou bien encore le monde de l’existence phénoménalise l’essence et lui retranche plutôt qu’il n’y ajoute, de telle sorte que l’effort de notre pensée consiste toujours à dépasser le phénomène afin de retrouver derrière lui l’essence qui est son être véritable ; mais pourquoi alors y a-t-il une existence diminuée et phénoménale et pourquoi l’essence a-t-elle besoin de se nier, ou du moins de se limiter elle-même, afin de permettre à la conscience de la découvrir et d’en prendre possession ? C’est sans doute que les deux termes d’essence et d’existence ne peuvent pas être opposés l’un à l’autre comme s’ils représentaient deux mondes différents, c’est sans doute qu’il y a une existence de l’essence, ou que l’essence exprime dans l’existence un certain degré de profondeur que celle-ci ne parvient pas toujours à égaler.
Cependant il convient de se demander si, à l’égard de l’âme, nous ne pourrions pas observer et mettre en œuvre le passage de l’essence à l’existence. Car ici nous sommes en présence d’une activité dont nous disposons. Il ne faut pas se contenter de dire que cette activité introduit toujours dans le monde quelque création nouvelle. Elle se fait elle-même être. Et dès lors ne faut-il pas qu’elle soit essence avant d’être existence ou encore qu’elle soit une essence qui se transforme sans cesse en existence ? Mais on n’a pas le droit de parler au même titre d’une essence des choses. Car s’il est vrai que nous saisissons dans l’expérience intérieure, là où nous sommes en présence d’une activité qui n’est rien que par son exercice même, le passage actuel de l’essence à l’existence, rien ne nous permet d’admettre que, dans ce monde extérieur à nous et constitué par des données purement phénoménales, mais telles que la conscience puisse les réduire à un concept, grâce auquel elle pourra les penser, c’est-à-dire d’une certaine manière les reconstruire, on puisse donner une sorte de réalité hypostatique à ce concept lui-même, comme s’il avait le pouvoir d’engendrer à rebours les données mêmes dont il a d’abord été extrait. Et pour tout dire, il y a disparité absolue entre le concept d’une chose par lequel l’esprit la fait sienne et cette essence d’un être qui réside dans l’activité purement intérieure par laquelle il se fait lui-même ce qu’il est. Car le mouvement qui va de la chose au concept suppose que la chose est déjà faite, de telle sorte qu’il nous invite à considérer l’essence de la chose comme déjà déterminée avant qu’elle puisse se faire. Mais quand il s’agit de l’âme, il en va tout autrement : ici l’activité par laquelle elle se crée elle-même crée pour ainsi dire sa propre détermination. Là où elle s’exerce, on n’a point affaire à une essence déjà formée et qui doit simplement entrer dans l’existence. Cette activité contient en elle une infinité de déterminations possibles qu’elle ne cesse d’évoquer avant d’opter entre elles pour en mettre une en œuvre. Elle n’a donc point d’essence, ou encore son essence est de n’en point avoir afin précisément d’en acquérir une. Son existence, c’est celle de sa propre possibilité tendue vers l’acquisition d’une essence. Là est sans doute l’expérience la plus profonde que nous puissions avoir de nous-mêmes, dans la mesure où l’existence est toujours reçue, mais afin précisément que nous puissions lui imprimer un sens et lui donner un contenu. L’existence de l’âme, c’est donc l’acte de participation qui nous donne la disposition d’une certaine possibilité dont il nous appartient de faire notre propre essence. Et c’est le mouvement de l’existence à l’essence qui donne à notre vie sa signification : elle la perdrait si elle n’était rien de plus que l’entrée dans l’existence d’une essence qui, cessant d’être notre œuvre, ne pourrait pas être dite nôtre.