En disant que l’âme est l’origine de toutes les valeurs et le principe même par lequel la valeur est reconnue et actualisée, faut-il dire que nous faisons de l’âme elle-même une valeur, ou même la plus haute de toutes les valeurs ? Nous éprouvons sur ce point un embarras analogue à celui qu’éprouvait Platon lorsqu’il s’agissait de déterminer si l’âme était une idée. Car il sentait admirablement que l’âme est en devenir, qu’il lui appartient de se faire elle-même ce qu’elle est. Aussi voulait-il qu’elle participât de la nature de l’idée, mais sans être une idée elle-même. Il en est ainsi en un certain sens du rapport de l’âme et de la valeur. Non seulement l’âme ne peut pas être indifférente à la valeur, mais elle n’est rien que par son propre comportement à son égard. Bien plus, c’est en se valorisant elle-même qu’elle introduit la valeur dans le monde : mais ce ne peut être que par un acte libre qui explique aussi pourquoi elle peut déchoir, manquer la valeur, ou même la combattre. La valeur est donc au cœur de toutes ses démarches et de son essence elle-même. Mais on peut dire en un certain sens qu’elle est à la fois au-dessus de la valeur et au-dessous d’elle : au-dessus d’elle, parce qu’elle est seule capable de discerner la valeur et de la faire agir, de telle sorte que sans elle les choses resteraient étrangères à la valeur (ainsi il en est d’elle comme de l’acte dont on demande parfois s’il existe, alors que sans lui aucune existence ne pourrait être posée) ; et au-dessous, parce que le propre de l’âme, c’est de se subordonner elle-même à une valeur qu’il dépend d’elle de reconnaître et de faire sienne, alors qu’elle peut pourtant s’y soustraire et lui demeure toujours inégale.
Il y a sans doute une sorte de contradiction à demander si l’âme elle-même est une valeur. Car c’est à l’âme qu’on le demande : et c’est elle qui juge au nom de la valeur. Elle est donc une dernière instance devant laquelle il est impossible qu’elle comparaisse elle-même. Elle n’est âme qu’au point où elle participe de l’absolu, qui est le point d’attache de toute valeur capable d’exister dans le monde. Mais sa participation est toujours déficiente, de telle manière que l’activité dont elle témoigne, qui est l’arbitre de la valeur, si on considère l’origine d’où elle procède, est toujours infidèle à la valeur, si on considère les conditions concrètes dans lesquelles elle s’exerce.
Ainsi on peut dire de l’âme qu’elle est détectrice et productrice de toute valeur dans la conscience : mais cela ne peut suffire. De même que l’on aurait tort de refuser l’être à l’activité d’où l’être provient, ou de vouloir l’appeler sur-être, alors qu’il conviendrait mieux de la définir elle-même comme être et d’appeler seulement réalité la donnée qui l’exprime et qui la limite, de même il ne convient pas de refuser le nom de valeur à la source même de toute valeur. Encore dira-t-on que l’âme n’est à son tour qu’une source dérivée : mais il ne faut pas oublier que si elle n’est âme que par le rapport qu’elle ne cesse de maintenir avec l’absolu, c’est par ce rapport aussi que toute valeur se constitue : ce qui permet sans doute de comprendre l’affinité profonde qui existe entre l’âme et la valeur. Mais sans elle l’être lui-même n’aurait aucune intériorité et ne pourrait pas être défini comme cause de soi, et la réalité ne pourrait pas être définie comme l’être, non pas proprement en tant qu’il apparaît, mais en tant que la valeur a besoin de cette apparence pour s’y incarner.
L’important, quand on dit de l’âme qu’elle est une valeur, c’est donc de n’en pas faire une valeur-objet : mais cette expression elle-même est contradictoire. Si l’âme est une valeur ou même la valeur, c’est en tant que la valeur est inséparable d’un acte qui l’appelle et qui l’exige, qui la propose et qui l’engendre, qui la porte en elle comme un idéal, et qui veut que cet idéal soit mis au-dessus du réel et que le réel ne cesse de lui être conformé. Aussi est-il remarquable que nous n’invoquions l’âme que comme le sujet d’attribution de toutes les pensées, de tous les sentiments et de toutes les opérations que la valeur inspire : autrement, le corps suffit. Mais l’âme représente pour nous l’essence de notre propre valeur, et non point la valeur sous une forme universelle et anonyme : c’est la valeur en tant qu’elle est engagée dans la participation, et que le moi y participe. Il n’y a d’âme qu’individuelle. Or l’âme de chaque individu, c’est la valeur même en tant qu’il la fait sienne, qu’il consent à l’assumer et qu’il s’en rend lui-même responsable. Et c’est pour cela que, par une sorte de paradoxe, l’âme paraît être tout à la fois au centre du moi et au delà du moi ; elle est la transcendance du moi à lui-même, en tant que c’est son idéal qui forme sa réalité.
Nous voilà, semble-t-il, infiniment loin de toute la conception de l’âme-substance, bien que ce mot même de substance soit destiné à relever la dignité ontologique de l’âme et à lui donner une valeur à laquelle ne peuvent prétendre aucune de ses propriétés, ou de ses attributs ou de ses modes. L’erreur était seulement de penser que l’on pouvait se contenter de donner à l’âme une sorte de subsistance immobile, par laquelle on espérait la soustraire au changement et à la destruction. Mais l’originalité de l’âme serait bien plutôt d’être plus fragile que les choses les plus fragiles, d’être une activité toujours en péril, qu’il faut toujours régénérer, qui est toujours exposée à fléchir et à succomber et qui réside dans cette oscillation impossible à interrompre entre une spiritualité à laquelle elle est toujours près de manquer, mais qui ne lui manque elle-même jamais, et une matérialité, qui est l’instrument même par lequel elle se réalise, mais qui menace toujours de la vaincre et de l’entraîner. C’est donc l’âme qui se donne à elle-même sa propre destinée : ce qui est aussi facile à expliquer dans une conception où l’âme est non seulement le véhicule de la valeur, mais encore une activité qui ne cesse de lutter pour son triomphe, qu’impossible à comprendre dans une théorie de l’âme-substance, où il faudrait montrer comment l’âme peut être transformée incessamment par ses propres modalités.