Au point où nous en sommes, nous pouvons dire que l’âme réside dans l’affirmation de la valeur et que c’est cet acte d’affirmation qui lui donne l’être à elle-même. Car il est évident que la valeur n’est pas une chose. Si nous disons qu’elle est une idée ou un idéal, c’est pour montrer qu’elle est inséparable d’une activité qui la pense et qui ne peut en prendre possession qu’en cherchant à la réaliser. Mais cette activité n’est rien que par cette valeur même qu’elle affirme et qu’elle ne peut faire sienne qu’à condition tout à la fois de la penser et de la vouloir : ce qui est la double opération par laquelle l’âme se définit comme la genèse d’elle-même. De même que l’on peut isoler de l’être, abstraitement, l’activité par laquelle l’âme se donne à elle-même l’existence, en disant que l’âme est une interrogation sur l’être et que c’est là son existence, ainsi on peut isoler aussi, abstraitement, de la valeur l’activité par laquelle l’âme constitue son essence, en disant qu’elle est une interrogation sur la valeur et que c’est là son essence elle-même. Seul peut exister sans doute celui qui se pose cette question sur l’existence et seul peut prétendre à la valeur celui qui se pose à lui-même le problème de la valeur. L’âme est essentiellement une activité valorisante. Elle se reconnaît à ce signe que partout où elle agit, c’est la valeur qu’elle cherche. Là où la valeur est absente, l’âme l’est aussi. Et l’on peut dire que cette valeur, elle ne se contente pas de la mettre en œuvre dans toutes les actions qu’elle accomplit : elle cherche à la retrouver ou à l’introduire dans tous les objets dont elle a l’expérience. Et dans tous les rapports qu’elle a avec les autres êtres, c’est la valeur encore qu’elle vise à atteindre, à susciter, à communiquer.
L’âme pourrait donc être définie comme la valeur elle-même, en tant qu’elle est assumée. A mesure que croît la valeur de l’âme, croît aussi la valeur du monde, non pas seulement parce que l’on peut soutenir, comme il est vrai, que le monde est formé seulement de la société de toutes les âmes, mais encore parce que les phénomènes, en exprimant la rencontre entre les âmes, c’est-à-dire leurs différents modes de séparation et d’union, participent eux-mêmes à la valeur comme des témoins de la vie de l’âme, et que l’âme reconnaît comme tels. C’est là ce qui se produit déjà dans l’appréhension de la qualité. Et l’émotion esthétique fournit à cet égard une admirable illustration de la pénétration des choses elles-mêmes par la valeur : car elle se produit lorsque l’âme trouve dans les choses cette sorte de parenté avec elle-même, c’est-à-dire avec l’absolu, qui lui fait vouloir que les choses soient en effet ce qu’elles sont. A plus forte raison rencontrera-t-on la valeur au cours de toutes les démarches par lesquelles l’âme s’engage dans l’existence, par consentement ou par choix. L’âme est à la fois le pouvoir de discerner des valeurs, et, en soi comme hors de soi, de les mettre en œuvre et de les promouvoir : elle n’est rien d’autre.
Mais comme l’âme a besoin du monde pour se constituer, c’est-à-dire à la fois pour s’exprimer, pour s’éprouver et pour s’enrichir, de même la valeur a besoin du phénomène pour se manifester, se réaliser et s’incarner. Ainsi ce monde des phénomènes n’est qu’un moyen au service de l’âme et de la valeur. Il ne cesse jamais de surgir et de disparaître : en lui l’âme cherche seulement à prendre possession d’elle-même par une mise en œuvre de la valeur. Et l’intervalle entre le monde spirituel et le monde réel, loin de pouvoir être considéré comme la marque de leur hétérogénéité absolue, et de justifier les plaintes du pessimisme, montre à quel point ils sont nécessaires l’un à l’autre, puisque cet intervalle, l’esprit ne doit cesser à la fois de le creuser et de le franchir afin de trouver dans l’objet la limite et le véhicule de toutes ses opérations. C’est grâce à leur non-coïncidence, qu’elle cherche toujours à vaincre, que la valeur réussit à la fois à garder son indépendance et à rester toujours agissante. Et c’est non seulement un rêve chimérique, mais une méconnaissance et une altération des véritables rapports de l’être et du phénomène, de vouloir que le phénomène, dont la réalité est évanouissante, ne fasse qu’un avec la valeur, comme s’il était la forme d’existence qu’elle cherche à revêtir et dans laquelle elle dût à la fin se consommer. Si, au contraire, nous nous apercevons que l’être, c’est cette activité valorisante elle-même qui, pour s’exercer, a besoin de se phénoménaliser, mais sans s’absorber jamais dans le phénomène, nous ne gémirons ni de la discordance entre le phénomène et la valeur, puisqu’elle est le moyen par lequel la valeur elle-même s’affirme, ni de la disparition du phénomène lui-même, qui, loin d’entraîner la valeur avec lui dans cette disparition, lui confère au contraire, après l’avoir mise à l’épreuve, une actualité proprement spirituelle. L’important est de montrer que l’âme est toujours au point de jointure de l’immanence et de la transcendance, qu’elle a toujours besoin de se manifester pour être, bien qu’il soit toujours impossible de la confondre avec sa manifestation : mais il n’y a point de différence pour l’âme entre se manifester et introduire la valeur dans le monde.