Mais cette relation entre l’âme définie par l’exigence de la valeur et la manifestation par laquelle elle s’exprime et se réalise peut-elle être étendue à l’ensemble de l’univers phénoménal ? Et ne serait-il pas étrange de faire de l’univers visible un simple instrument au service de l’âme ? Toute manifestation de notre propre activité intérieure se produit au point où cette activité rencontre une limite qui lui donne un dehors et en fait un objet à la fois pour nous-mêmes et pour les autres. Mais dire qu’une activité rencontre une limite, c’est dire qu’elle rencontre une autre activité qui la limite et qui, dans cette limite, trouve aussi une manifestation d’elle-même. Ainsi toute manifestation, ou si l’on veut tout phénomène, a deux faces puisqu’il est la ligne-frontière entre deux activités qui trouvent en lui la borne mutuelle de leur double expansion. Le phénomène n’est d’abord qu’une pure donnée, mais qui se découvre bientôt à nous comme une double expressivité : ce que j’appréhende ainsi en lui, c’est un reflet de ma propre activité, mais qui ne se reflète que contre un obstacle, dont il faut reconnaître qu’il définit le point où une autre activité à son tour vient pour ainsi buter contre la mienne. Dès lors le phénomène, ou, si l’on veut, le monde que nous voyons, n’est ni un monde purement subjectif, comme le croit l’idéalisme, ni un monde objectif et capable de se suffire, comme le croit le réalisme. Il est un spectacle qui résulte à tout moment de l’équilibre variable entre tous les modes de l’activité participée. Et sans doute, là où nous parlons de spectacle, nous supposons toujours une activité consciente dont nous trouvons en nous le modèle. Mais, même s’il y a là un préjugé contre lequel il faut se défendre et qui produit tous les abus de l’anthropomorphisme, pourtant nous ne mettons point en doute qu’il n’existe, comme le pensaient les Anciens, une certaine affinité entre la connaissance et le connu, entre le sentant et le senti, que tout phénomène ne présente pour nous une véritable signification comparable à celle que l’on observe dans le visage ou dans les paroles, et que tous les êtres et toutes les choses qui sont dans le monde n’aient pour nous une intimité mystérieuse qui vient affleurer en quelque sorte dans l’apparence qui l’exprime. Tel est sans doute le rôle qu’il faut prêter à la qualité, que la science, préoccupée uniquement de l’extériorité comme telle, cherche à éliminer au profit des lois de l’espace et du nombre, au lieu que le propre de l’art est de la découvrir et de nous y rendre sensibles. Indépendamment de toute considération d’utilité, où l’on cherche toujours la raison des choses hors d’elles-mêmes, l’art est une médiation qui nous fait comprendre la signification absolue de l’apparence, en tant qu’elle établit une communication entre l’artiste qui la produit comme l’expression de son âme propre et le spectateur qui la contemple et reconnaît en elle tous les mouvements de la sienne. Mais l’art est artifice : il est l’œuvre de la volonté ; il cherche un effet concerté et jusqu’à un certain point illusoire. Il est imitation non pas, comme on le croit, de l’aspect extérieur des choses, mais de la relation dont cet aspect ne cesse de témoigner entre la puissance intérieure qui les produit (et que l’artiste essaie de retrouver) et le visage qu’elles nous montrent (et que le spectateur ne reconnaît pas toujours).
La qualité des choses, c’est donc à la fois leur essence et leur valeur : or il n’y a que l’âme qui y soit sensible, et nous pouvons bien dire qu’elle exprime l’âme des choses. La qualité n’est pas, comme on le croit, à la surface du réel ; elle ne se réduit pas à cette modalité purement subjective qu’il faut chercher à abolir si l’on veut découvrir la chose telle qu’elle est, dans sa véritable objectivité. C’est qu’il n’y a pas d’objectivité par laquelle une chose serait indépendamment de son rapport avec quelqu’un, ce qui veut dire que tout objet est phénoménal. Il y a plus : c’est non pas en tant que cet objet est considéré par le sujet comme extérieur à lui, mais en tant au contraire qu’il a de l’affinité avec lui, c’est-à-dire dans ce qu’il a de proprement subjectif pour lui, qu’il lui découvre l’activité même d’où il procède et qui vient ébranler la sienne. Dans la qualité de l’objet deux activités viennent se rencontrer : son extériorité les oppose l’une à l’autre comme deux obstacles, mais on ne saurait dire de la qualité si elle appartient davantage à l’une ou à l’autre ; en elle, elles s’embrassent et se réconcilient. De là le caractère proprement spirituel et toujours significatif de la qualité : il est vrai que l’entendement essaie de l’abolir, mais c’est parce qu’elle résiste à tous ses efforts pour la reconstruire. Car elle est une présence qu’il faut produire. Comme on a pu dire justement que l’âme réside non pas à l’intérieur du corps, ni au delà du corps, mais à la périphérie même du corps, là où il est expressif et physionomique, là où il entre en contact non pas avec le regard d’un autre corps, mais avec le regard d’une autre âme, ainsi on peut dire que la qualité, c’est le secret même des choses qui se montre, mais qui, en se montrant, confirme son caractère secret au lieu de l’anéantir, puisqu’il ne se découvre jamais que dans le secret de la conscience qui l’accueille. On comprend maintenant pourquoi on emploie les mots de qualité et valeur dans une acception voisine. C’est que la qualité des choses, c’est ce qu’elles sont dans leur intimité même, c’est leur essence affirmative et que l’on peut appeler leur âme, s’il est vrai qu’elle n’est rien que par l’écho qu’elle éveille dans la nôtre.