Nous avons essayé dans le livre I de caractériser l’âme par l’intimité. C’est cette intimité dans laquelle nous avons essayé de pénétrer en montrant qu’elle se révèle à nous d’abord comme conscience et comme conscience de soi, malgré sa liaison avec le corps et par le moyen de cette liaison. Mais la parfaite intimité à nous-mêmes, c’est notre âme, en tant qu’elle est l’idéal à la fois de la conscience et du moi, qui ne parviennent jamais à coïncider avec ce qu’elle est, c’est-à-dire avec ce qu’elle peut être. L’âme exprime en effet la liaison de la conscience ou du moi avec l’absolu : or, bien qu’il n’y ait rien dans l’âme qui, en droit, soit étranger à la conscience, il y a dans la conscience bien des obscurités qui l’en séparent. Et bien que l’âme ne soit rien de plus que le moi réduit à sa pure essence, le moi est rempli de soucis et de préoccupations qui le divertissent toujours de lui-même. Mais il faut que ces obscurités ne cessent de ternir la conscience pour que la lumière, où notre âme peu à peu se découvre, soit l’effet de notre propre opération ; il faut que nous soyons assaillis de préoccupations et de soucis pour que notre liberté soit un acte qui soit nôtre, c’est-à-dire un acte de libération. Ici encore nous voyons que notre âme ne peut pas se révéler à nous comme une donnée ou une chose, mais qu’étant elle-même un acte, l’acte qui la cherche et l’acte qui la crée sont indiscernables.
Or c’est cet acte qui constitue notre intimité et non pas, comme on le croit souvent, cette affectivité pure dont il est bien vrai qu’elle constitue aussi notre propre secret, mais qui implique toujours un rapport avec quelque limitation ou quelque contrainte, c’est-à-dire qui n’est rien de plus que notre activité elle-même repliée en quelque sorte sur soi et produisant, à travers un obstacle auquel elle se heurte, ou simplement une rencontre qu’elle fait, un dialogue avec soi, qui est pour ainsi dire un effet de son dialogue avec le monde. Mais l’intimité ne peut être saisie dans ce qu’elle a de profond et d’irréductible que dans cette initiative où le moi surgit à l’existence par un acte qui dépend de lui et devient à chaque instant le premier commencement de lui-même. Là est le cœur et la racine de l’intimité, dans cette sorte de genèse sans témoin, où le moi dispose du oui et du non et où nul au monde n’est capable de connaître, ni de forcer, une décision qui n’appartient qu’à lui seul. Mais c’est dans cet acte que l’âme se fait elle-même âme ; et c’est par là aussi qu’elle se pose elle-même comme un absolu, tributaire de l’Absolu par le pouvoir qu’elle a reçu de se poser, et réalisant son indépendance à l’égard de l’Absolu à proportion même de sa subordination à l’Absolu, qui la constitue elle-même comme un absolu.
Or c’est une même chose que de définir l’âme par son lien avec l’absolu ou de la définir comme valeur. Si la valeur en effet ne peut appartenir à la donnée ou au fait, c’est qu’elle est inséparable de cet acte intérieur qui me donne la responsabilité de moi-même et dont elle est en quelque sorte le ressort. Elle ne peut être que cet acte lui-même en tant qu’il se veut d’une volonté absolue ou, ce qui ne diffère pas, elle est cet acte encore en tant qu’on le considère dans son rapport avec l’Absolu. Il serait inintelligible en effet que notre rapport avec l’Absolu pût se réaliser autrement que par ce que nous voulons nous-même d’une volonté absolue, et telle que nous sommes prêt à lui sacrifier toutes les fins particulières, et jusqu’à la condition même de notre existence phénoménale. Et c’est seulement parce que l’âme n’est rien de plus que cette volonté, mais que cette volonté est toujours embarrassée et obstruée par des besognes ou des soucis, que notre âme nous apparaît tantôt comme transcendante et hors d’atteinte, tantôt comme l’objet d’une recherche perpétuelle qui n’est rien de plus que sa véritable découverte. Elle est la limite du mouvement par lequel le moi ne cesse de se purifier et de s’approfondir. On voit ainsi combien il serait vain de prétendre que, si nous avons une âme, c’est qu’elle est le fond de nous-mêmes, et qu’il ne doit pas y avoir besoin de tant d’efforts pour la trouver. Mais c’est au contraire parce qu’elle est le fond de nous-mêmes, et que nous vivons d’une vie de surface, que nous pouvons laisser notre âme périr, et permettre que les possibilités qui sont en elle restent inemployées, c’est-à-dire retournent vers cet océan de la possibilité où nous n’aurons pas su les discerner pour en faire usage.
Si l’âme réside dans notre intimité essentielle, il n’y a pour nous d’intimité véritable que dans cette volonté d’être où notre être se confond avec sa propre raison d’être. Jusque-là nous n’avons pas pénétré à la racine de notre intimité : nous ne sommes pas encore devenus intimes à nous-mêmes ; nous sommes déterminés et portés par des forces extérieures, et agis plutôt qu’agissants. Mais de la valeur, qui n’est rien tant qu’elle n’est pas reconnue par nous comme valeur, qui n’est pas seulement spirituelle, mais qui est l’esprit lui-même en tant qu’il introduit dans le monde sa propre existence et sa propre efficacité, on peut dire qu’elle est ce qui fait que la volonté se meut par elle-même, et non point par une cause étrangère qu’elle serait obligée de subir. L’analyse psychologique en donnerait une sorte de confirmation : car que veut dire cette descente en nous-mêmes dans laquelle, brisant avec tous les objets qui nous retiennent et toutes les images qui nous attirent, nous cherchons à atteindre notre propre moi dans sa nudité originelle, sinon la recherche, au fond de nous-mêmes, de cette valeur supérieure dont la seule pensée nous donne l’émotion la plus grande que nous puissions éprouver, qui confère tout à coup sa signification à notre vie tout entière et qui nous découvre, pour ainsi dire dans une même lumière, à la fois notre vocation et notre destinée ? Ainsi, c’est une même chose pour le moi de se trouver et de se dépasser. Car se trouver, pour lui, c’est trouver cette valeur de soi à laquelle il ne peut demeurer étranger sans demeurer étranger à soi : c’est faire la découverte de son âme. Et cette âme pourtant est toujours au delà de lui-même ; c’est qu’elle n’est notre propre intimité que dans la mesure où elle est notre intimité même avec Dieu.