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Nous avons montré dans le chapitre V du présent livre comment l’âme doit être définie comme un pouvoir-être, ou encore comme une possibilité qui s’actualise, et dans le chapitre VI comment elle est l’existence de cette possibilité et ne l’actualise dans le monde du phénomène qu’afin de pouvoir prendre possession de sa propre actualité spirituelle. Nous avons montré ensuite au chapitre VII que le temps est l’instrument sans lequel la possibilité elle-même n’aurait aucun sens et ne pourrait ni être opposée à l’actualité, ni transformée en elle. Ce sont là, pourrait-on dire, les conditions abstraites sans lesquelles on ne pourrait pas expliquer la genèse de l’âme. Mais il faut faire voir maintenant comment cette genèse se réalise, quel est le moteur qui l’ébranle, pourquoi nous ne pouvons pas nous contenter de la réalité telle qu’elle est donnée et ne cessons d’évoquer une possibilité toujours nouvelle, tendue vers une réalité qui est autre et dont l’avènement dépend de nous. Cette recherche va nous permettre de pénétrer très profondément dans l’analyse de notre intimité et d’établir une ligne de démarcation radicale entre l’âme et le corps. Il suffit pour cela d’apercevoir que l’âme est la valeur elle-même, en tant qu’elle s’affirme comme irréductible à aucun donné, en tant que, par rapport au donné qui l’exprime, elle n’est qu’un possible que la liberté doit mettre en œuvre dans le donné, sans jamais pourtant l’y réduire.

1. La valeur et le passage de la possibilité à l’existence

Reconnaissons tout d’abord qu’une existence qui se fait elle-même n’a d’intériorité et d’initiative qu’à condition qu’elle se sache elle-même se faisant. Elle est donc une conscience. Et sans doute il faut admettre qu’il y a une spontanéité des puissances instinctives qui l’enracinent dans la nature et qui lui fournissent pour ainsi dire la matière de son action, de telle sorte qu’on a pu croire que c’étaient elles qui constituaient notre être véritable. Peut-être le rôle de la conscience est-il seulement de les produire à la lumière, de les purifier et de les diriger. L’important, c’est de voir que nulle activité d’auto-création ne peut être distincte de la conscience elle-même, sans laquelle non seulement il ne peut y avoir d’objets dans le monde, puisqu’il n’y a d’objets que pour une conscience, mais il ne peut même pas y avoir de nature, puisqu’il n’y a de nature que pour quelqu’un qui en subit l’esclavage et qui déjà commence à s’en délivrer. Or cette activité qui entre dans l’existence et dans la conscience à la fois n’y parvient que par un acte qui porte en lui-même la justification de cette existence qu’il consent à assumer. Mais cette justification, c’est la valeur, dont on voit bien qu’elle n’est la raison d’être d’aucun objet, ni d’aucun phénomène, — qui trouvent seulement leur origine en dehors d’eux-mêmes dans d’autres objets ou d’autres phénomènes, — mais qu’elle est assurément l’unique raison d’être d’une existence astreinte à ne trouver son origine qu’en elle-même. Or l’âme réside au point où le moi naît à une existence dont il est disposé à affirmer et à maintenir la valeur. Nous ne méconnaissons pas par là que cette valeur puisse être renoncée : mais alors l’âme abdique devant les exigences du corps ou la contrainte des événements. Et nous savons aussi qu’il ne s’agit pas d’abord d’une valeur accordée seulement à tel ou tel mode de l’existence, mais d’une valeur que nous entendons donner à l’existence elle-même et qui nous oblige ensuite à choisir entre ses modes.

La valeur ne peut pas être accordée à l’existence en tant qu’elle est un fait ou qu’elle s’impose à nous comme un fait. Car une existence de fait ne peut être que celle d’un objet ou d’un phénomène. Elle mérite plutôt le nom de réalité, s’il faut réserver le nom d’existence à une existence intérieure à soi, c’est-à-dire qui se donne l’être à elle-même : aussi bien voit-on que la réalité, comme telle, est indifférente à la valeur. Au contraire, l’existence intérieure ne peut jamais nous être imposée : ou si on la considère en tant qu’elle nous est donnée comme le pouvoir de nous la donner à nous-mêmes, alors elle n’est qu’une possibilité qu’il dépend de nous à la fois d’évoquer comme possibilité, — en n’acceptant pas de la laisser réduire à la nature et au corps, — et d’actualiser, malgré tous les obstacles qui peuvent lui être opposés. Or on peut bien dire de l’âme qu’elle est l’existence ou l’entrée dans l’existence, s’il est vrai que le propre de l’existence, c’est de nous détacher du Tout afin de nous permettre d’engager en lui à la fois notre individualité et notre liberté : mais comment pourrait-il en être ainsi si l’existence n’était pas d’abord acceptée ou consentie ? Cette acceptation ou ce consentement n’ont pas besoin d’être explicités, ni même d’intéresser la conscience dans sa partie la plus éclairée, qui en est parfois la partie la plus superficielle. Il suffit que cette acceptation ou ce consentement constituent cet acte profond qui est la racine de tous les autres, qui leur donne leur véritable signification et dont la tendance de l’être à persévérer dans l’être, ou le vouloir-vivre, est moins l’expression que la proposition, offerte elle-même par la nature. Cette acceptation ou ce consentement tiennent dans cette simple affirmation que l’existence a pour nous de la valeur, ce qui veut dire que nous pouvons lui en donner une. Car il serait absurde d’imaginer qu’elle pût posséder une valeur indépendamment, non pas même de ce qu’elle pourra nous apporter, mais de l’usage que nous pourrons en faire. Telle est la raison pour laquelle l’existence, en tant que nous pouvons en disposer, est toujours, même pour le pessimiste, la suprême valeur, comme le montrent tous les efforts que nous faisons pour conserver la vie ou pour la sauver. De là aussi cette opinion commune que la mort, considérée comme destructrice de l’existence, est le plus grand de tous les maux, et cette assurance enfin que c’est encore la preuve de la dignité de l’existence de pouvoir la résigner par mépris ou la sacrifier par amour. L’existence nous met donc en présence de cette ambiguïté : c’est que, si on ne la détermine pas davantage, il semble à la fois qu’elle soit indifférente et étrangère à la valeur, et qu’elle soit pourtant la seule valeur absolue dont toutes les autres sont des modes ou des suites. Mais il est facile de réduire à l’unité les deux thèses si l’on s’aperçoit que l’existence n’est rien de plus que le pouvoir même de se déterminer, de telle sorte qu’en tant que telle et avant qu’elle agisse, aucune valeur ne peut lui être attribuée, mais que, dès qu’elle commence à agir, elle est au-dessus de toutes, puisqu’il dépend d’elle de leur donner l’être. Ainsi l’existence est et n’est pas une valeur : elle est un néant de valeur et la suprême valeur, précisément parce qu’elle est seulement le moyen de la valeur, mais qu’il n’y a de valeur que par elle. Comment en serait-il autrement, puisqu’il ne saurait y avoir de valeur que là où la valeur peut être adoptée et produite, c’est-à-dire aussi refusée et manquée ?

Cependant l’âme ne réside pas seulement dans cet acte qui nous fait accepter la responsabilité de l’existence et qui est notre propre existence spirituelle. Elle n’est pas seulement cet engagement dans l’être par lequel nous produisons sans cesse notre être propre comme la valeur première dont dépendent toutes les autres. Car nous savons qu’elle ne peut pas se poser elle-même comme possibilité sans se diviser en une multiplicité de possibles entre lesquels il lui appartiendra de choisir. Et l’on sait que ces possibles sont toujours en rapport, d’une part, avec notre nature individuelle et la situation dans laquelle nous sommes placés, d’autre part, avec cette faculté d’invention qui est inséparable de la conscience et par laquelle elle étend indéfiniment le champ de sa propre participation à l’être. Or si l’on pensait qu’il n’y a pas de valeur, tous ces possibles seraient sur le même plan, tous les partis que l’on pourrait prendre seraient équivalents. On ne comprendrait donc pas comment l’évocation même des possibles pourrait se produire. Car ceux-ci n’ont de sens qu’afin de nous permettre de dépasser la réalité telle qu’elle nous est donnée et de faire que le possible que nous choisirons ait plus de valeur non pas seulement que la réalité qu’il évince, mais que tous les autres possibles que nous pourrions choisir. Toutes les démarches par lesquelles l’âme se constitue sont ainsi commandées par l’idée de valeur : l’existence intérieure, qui est celle de l’âme, c’est une existence possible, c’est-à-dire créatrice des possibles entre lesquels il faut qu’elle se détermine.

L’âme peut donc être définie comme un appel vers la valeur, ou encore comme une existence qui n’est spirituelle et ne peut être dite nôtre que parce qu’elle est la valeur même en tant qu’elle s’affirme et qu’elle cherche à se réaliser. Aussi, quelle que soit la multiplicité des possibles entre lesquels nous ayons à opter, il semble que l’âme soit toujours en face d’une option à deux termes : à savoir, pour ou contre la valeur. Car il n’y a de valeur que là où il y a une liberté capable de l’assumer ou de la rejeter. Seulement les deux termes ne sont pas sur le même plan : au moment où l’âme rejette la valeur, elle se nie elle-même comme âme et retourne contre elle l’acte qui la fait être. — L’alternative commence déjà avec l’existence elle-même à laquelle je puis dire non. Mais le non que je lui donne enveloppe un oui, sans lequel je n’aurais pas le pouvoir de dire non. Cette même alternative se retrouve dans chacune de mes démarches particulières. Car chacune d’elles peut être regardée comme étant une affirmation et une promotion de l’existence, ou au contraire sa négation et sa destruction : tant il semble difficile de rompre la solidarité entre l’existence et la valeur, tant il est vrai que l’existence, prise dans sa pure intériorité, est toujours une création d’elle-même, qui est indiscernable de sa propre justification. Telle est la raison pour laquelle toute option est nécessairement affrontée à deux termes qui s’opposent l’un à l’autre comme le oui et le non. De là l’opposition élémentaire entre le Bien et le Mal qui est telle, comme on le voit dans toutes les oppositions de contraires, que l’un est toujours supposé par l’autre qui ne peut être défini que par rapport à lui et comme une révolte contre lui, un effort pour le combattre et pour l’anéantir. De là la possibilité du mal qui ne réside pas dans son contenu, qui est toujours négatif, mais dans la volonté même qui se propose cette négation comme fin. Comme l’âme ne peut pas échapper à l’existence, mais en témoigne encore dans l’acte par lequel elle cherche à s’en affranchir, ainsi l’âme ne peut pas échapper à l’affirmation de la valeur : elle la suppose encore quand elle la combat ; car elle n’y parvient qu’en mettant au-dessus d’elle l’acte même qui la nie.

Cependant, on ne peut pas réduire l’âme à ce pouvoir d’option entre la valeur et son contraire, même en ajoutant que le contraire de la valeur est impliqué par elle comme une condition sans laquelle il serait impossible de la poser : car cette alternative n’exprime rien de plus qu’une sorte de schéma de l’acte constitutif de l’âme, tel qu’il s’exerce dans l’instant. Mais nous savons que l’âme est aussi créatrice du temps dans lequel elle épanouit ses puissances et réalise sa destinée ; et si elle est toujours en présence d’une multiplicité infinie de possibles en rapport avec la situation variable où elle est placée, il faut que ces possibles eux-mêmes soient mis au service de sa propre ascension spirituelle dont ils expriment à la fois les moyens et les degrés. Dès lors on peut dire que le rapport de l’âme et de la valeur implique, dans la volonté, non pas seulement cette alternative du oui et du non que nous venons de décrire, mais encore l’idée d’une échelle verticale le long de laquelle elle se déplace et qui la rend capable d’un progrès sans limites. L’idée d’une échelle verticale des valeurs, loin de contredire l’option entre le oui et le non, se borne à l’expliciter. Et l’on peut penser que le propre de l’ascension, c’est en effet de libérer dans l’âme son initiative proprement spirituelle, de la soustraire de plus en plus à toutes les sollicitations extérieures qui tendent à l’entraîner, bien qu’à chaque degré qu’elle a réussi à gravir elle se trouve toujours devant l’alternative de monter ou de déchoir, qui spécifie l’alternative même du bien et du mal à laquelle on avait pensé d’abord la réduire.

En résumé, l’âme, c’est l’activité constitutive de l’existence en tant qu’elle est solidaire d’une valeur qui la justifie et d’une échelle de valeurs par laquelle elle règle ses différentes démarches et détermine sa destinée. Elle n’entre en effet dans l’existence que pour donner sa signification à l’existence, pour montrer, par l’usage qu’elle en fait, que celle-ci mérite d’être acceptée et voulue. Et l’on sent très bien que, partout où le mot âme est prononcé, on n’a point en vue autre chose que cette valeur même que nous pouvons introduire dans l’existence, à laquelle nous pouvons être infidèles, mais que nous ne pouvons pas dissocier d’une existence qui est la nôtre, à laquelle nous consentons et qui ne peut être que cela même que nous en faisons.

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