Le moi est astreint à progresser sans cesse s’il ne veut pas retomber à l’état de chose ; et il est inséparable de la suite de ses états, qui est elle-même corrélative de la suite des événements dans le temps. Aussi la vie du moi se développe-t-elle dans le temps selon un ordre qui est unilinéaire.
Mais il n’en est pas ainsi de l’âme. Elle ne peut pas se confondre avec le moi, dont on peut dire seulement qu’il en dispose et qu’il tient son sort entre ses mains. Le moi est à la recherche de l’âme, qui en quelque sorte lui préexiste, comme une possibilité à laquelle il est souvent infidèle, et qui lui survit, comme son œuvre avec laquelle à la fin il vient se confondre. De l’âme on ne peut pas dire qu’elle soit dans le temps, au moins selon le même sens. Nous savons bien d’abord qu’elle est omniprésente à toutes les démarches que le moi peut accomplir : elle est dans le trajet qui va non pas de la possibilité à l’actualité, car on risquerait de croire que cette actualité est celle du phénomène, mais d’une possibilité, elle-même virtuelle, à une possibilité actuelle, d’une possibilité d’abord anonyme à une possibilité qui est devenue mienne. La vie de l’âme, c’est l’appropriation d’une possibilité dont elle fait une de ses puissances. Mais il y a ici deux difficultés : la première, c’est que toute possibilité paraît mienne de quelque manière, autrement je ne pourrais pas la détacher du tout de l’être, ni la faire pénétrer dans ma conscience ; et la seconde, c’est qu’on voit mal la différence, à l’intérieur de la conscience, entre la possibilité avant et après qu’elle se soit exercée. À quoi il me suffira de répondre, sur le premier point, qu’il y a bien de la différence entre une possibilité seulement pensée et une possibilité élue et voulue, que la première est seulement la condition de la seconde, c’est-à-dire le moyen précisément de me l’incorporer : mais je n’y parviens, chose curieuse, qu’en passant par l’intermédiaire du monde. Ce qui permet de répondre à la seconde difficulté que nous avons soulevée. Car cette possibilité ne prend corps dans le monde qu’afin de créer précisément dans l’âme une puissance permanente, dont il me semble qu’elle pourra toujours s’actualiser par des actions nouvelles, — ce qui me permet de l’enrichir et de la perfectionner indéfiniment, — mais dont je sais bien aussi qu’elle porte en elle les conditions d’une actualisation purement intérieure par laquelle elle tend à se suffire. Ce que l’on peut observer dans toutes les richesses intérieures que nous apporte la solitude.
Le temps de l’âme est donc un temps cyclique, et non pas unilinéaire, un temps dans lequel la possibilité, en s’actualisant dans les choses, me renvoie vers cette possibilité encore, mais qui maintenant est devenue mon essence même, capable de s’actualiser sans cesse par ses seules ressources. Aussi ai-je l’impression souvent qu’à travers le cours de ma vie temporelle, il s’agit beaucoup moins pour moi de créer mon âme que d’en prendre possession : j’oscille sans trêve de la possibilité offerte à la possibilité consentie. On montrera précisément au chapitre XVIII comment l’âme a une vocation qui correspond pour elle à la mise en œuvre de ses propres possibilités, considérées dans le rapport de la possibilité infinie avec la situation particulière où elle se trouve elle-même engagée.
La relation entre le temps unilinéaire dans lequel se développe la vie du moi et le temps cyclique dans lequel notre âme se constitue montre assez bien que le temps est lui-même une création de l’âme, et qu’il est pour ainsi dire son chemin dans l’éternité. Ce cycle a déjà été décrit de bien des manières : c’est lui que l’on trouve dans cette conception classique du temps où l’avenir ne se change en passé qu’afin de promouvoir un nouvel avenir (mais ici le temps cyclique est comme dans une spirale intégrée dans le temps unilinéaire), et dans cette conception de la personne qui en fait une synthèse de la causalité et de la finalité (mais à condition d’élever cette synthèse jusqu’à l’absolu, au lieu de la considérer seulement dans la succession relative de ses moments). On pourrait l’exprimer autrement en disant que l’âme, c’est essentiellement notre avenir, mais un avenir qui se change incessamment en passé, ce passé étant devenu maintenant notre propre avenir spirituel[^2].
Le monde matériel, qui est toujours présent et qui change toujours, c’est-à-dire qui s’anéantit et renaît à chaque instant, est l’axe de ce temps cyclique : il n’a d’existence lui-même que dans le temps unilinéaire. C’est par le rapport de ces deux temps que l’âme et le monde forment un système impossible à rompre et que le temps lui-même se noue à l’éternité. C’est dans le temps cyclique que se réalise cette sorte de dialogue perpétuel avec soi qui est la vie même de l’âme et qui, bien que ne s’opérant jamais qu’à travers l’expérience du monde, assure cette intériorité de l’âme à elle-même, où elle pense parfois être capable de se suffire.
Une expression comme celle-ci : « Deviens ce que tu es », n’est intelligible que par le caractère cyclique que le temps donne à une existence dont l’essence même est de se faire. Mais presque tous les hommes interprètent cette formule comme si un acte étranger à l’existence pouvait, à un certain moment, se changer en une existence dont l’objet nous fournirait le modèle. C’est vouloir que le spirituel s’abolisse un jour dans le matériel. Il serait plus vrai de dire que le propre de l’existence, c’est de se dégager peu à peu comme acte d’une matière dans laquelle elle est primitivement inscrite avec toutes les possibilités entre lesquelles il faudra qu’elle se détermine. Car toute démarche par laquelle je m’incarne est une démarche d’involution, sans laquelle il serait impossible à mon être spirituel de se produire lui-même par une démarche d’évolution. Mais quand on considère le développement de notre vie dans le temps, il semble qu’on n’ait le choix qu’entre deux interprétations opposées : dans la première, l’âme porte en elle dès l’origine tout ce qu’elle pourra devenir un jour, de telle sorte que l’on demandera pourquoi elle est encore astreinte à le devenir et qu’est-ce qui s’ajoute à elle lorsqu’elle vient le manifester au cours d’une expérience temporelle ; dans la seconde, l’âme est une création ex nihilo, non point qu’elle sorte déjà toute faite des mains du Créateur, ce qui rendrait encore inutile son existence dans le temps, mais le temps est pour elle le moyen de se créer elle-même à chaque instant sans que l’on puisse comprendre, il est vrai, comment cette temporalité la relie au reste du monde. Or il y a dans chacune de ces deux conceptions un aspect de vérité, puisque nous croyons toujours que le propre de notre existence, c’est à la fois de révéler ce que nous sommes et de le produire. Ce qui ne trouve une explication qu’à condition que notre âme ne soit d’abord qu’une virtualité qu’il nous appartient de reconnaître et d’assumer. Aussi voit-on que, dans ce dialogue que j’entretiens sans cesse avec moi-même, je ne me pose pas d’autres questions que celles-ci : Suis-je tout ce que je puis être ? Suis-je tout ce que je dois être ? Et c’est l’oscillation entre ces deux questions qui me permet de comprendre en moi le double rapport de la liberté avec la nature et de l’essence avec la valeur. Comment pourrais-je me concevoir moi-même comme un être de participation, c’est-à-dire toujours imparfait et inachevé, autrement que comme un acte qui forme un trait d’union entre une existence qui m’est constamment proposée et une existence à laquelle tantôt je me refuse et tantôt je consens ? Le temps est nécessaire pour franchir la distance entre ces deux formes de l’existence. Mais c’est la même. Seulement elle est d’abord en Dieu comme une possibilité non encore séparée, dont il dépend de moi qu’elle se change en ma propre réalité. Le temps n’y ajoute rien et pourtant y ajoute tout. Il est mon acte de participation à l’éternité, le moyen par lequel je poursuis cette égalité de moi-même à moi-même qui fait de mon âme indivisiblement mon être et mon idéal.