Que notre âme ait besoin du temps pour se créer elle-même, c’est-à-dire pour être un acte spirituel lié au corps, mais indépendant du corps, c’est ce que l’analyse précédente a suffisamment établi. Il semble donc qu’il y ait une avancée ou un progrès de l’âme, qui non seulement consiste dans la conversion d’une possibilité en actualité, mais encore exige, semble-t-il, qu’il y ait en elle un contenu qui s’accumule et par lequel son essence se constitue pour ainsi dire peu à peu. Il ne pourrait pas en être autrement si la richesse de l’âme était formée seulement de tous ses souvenirs. Mais ne sera-t-on pas alors incliné à penser que l’âme dispose de certaines possibilités en nombre déterminé qu’elle doit réaliser de la naissance à la mort, en laissant toujours certaines d’entre elles inemployées, mais sans pouvoir en acquérir de nouvelles ? Alors le progrès consisterait pour ainsi dire dans le nombre même des possibilités qu’elle parviendrait à mettre en œuvre[^1]. Mais s’il en était ainsi, on pourrait se demander quel profit réel nous obtiendrions au moment où un possible se réalise. Puisque nous le portions en nous comme possible dès que notre âme commençait à exister, c’est qu’il était déjà nôtre. Comment pourrions-nous le rendre plus nôtre encore en l’actualisant ? Tout au plus nous accorderait-on le droit de refuser certains possibles, de les rejeter hors de nous. Mais ceux que nous accepterions de réaliser étaient déjà déterminés et déjà nôtres avant que nous les assumions ; en les assumant, nous n’y ajouterions rien.
Les choses se passeraient tout autrement si l’essence de la possibilité, c’était d’être indéterminée, c’est-à-dire multiple et ambiguë, de n’exister que par le choix même que l’on peut faire d’un possible particulier que l’on isole de tous les autres pour le rendre sien. Bien plus, l’âme ne serait pas l’âme si la possibilité qui est en elle n’était pas une possibilité infinie : un possible déterminé, c’est déjà un concept, c’est-à-dire une chose, et il ne peut être déterminé que si on le considère par rapport à la démarche qui l’isole des autres possibles et commence déjà à le réaliser. L’originalité de l’âme, c’est de ne pouvoir être dite finie qu’en tant qu’elle est le centre original d’une prospection qu’elle nous donne sur l’infini. Mais cet infini, elle ne cesse d’y pénétrer et, pour le mettre en rapport avec elle, de l’analyser en possibles particuliers. Je n’aurai jamais fini non pas seulement de les actualiser, mais même de les évoquer. Aussi faut-il dire de l’âme que c’est un être qui n’est jamais achevé, jamais clos. Et c’est seulement s’il en est ainsi qu’on peut lui maintenir son caractère essentiel, qui est d’être un acte toujours en train de se faire. Partout où elle est, elle agit et par conséquent introduit le temps avec elle comme le moyen de la distinction entre le possible et l’accompli. Jusque dans la disposition qu’elle a du passé, qui pourtant réside tout entier en elle, elle a besoin du temps sans lequel elle ne pourrait pas discerner le souvenir dont elle a besoin, et lui donner dans la conscience une existence nouvelle.
On se demandera pourtant en quoi consiste le progrès de l’âme dans le temps : ce progrès est toujours en rapport, d’une part, avec la démarche analytique qui fait apparaître dans la possibilité infinie de nouvelles possibilités particulières, et, d’autre part, avec la démarche constructive par laquelle ce possible prend place dans notre expérience objective, avant de s’incorporer ainsi peu à peu à l’essence de notre âme. L’infini est toujours devant nous : c’est en lui que nous traçons notre propre chemin ; mais à mesure que nous avançons sur ce chemin, nous nous approprions ce qui d’abord nous était étranger, et qui devient tour à tour, du fait de notre choix, notre possibilité, puis notre réalité. Cela pourrait être expliqué autrement si l’on consentait à reconnaître que l’âme elle-même demeure toujours pour nous une possibilité, et qu’elle s’actualise sans perdre son caractère de possibilité actuelle, c’est-à-dire sans se transformer jamais elle-même en chose. C’est en effet parce que l’âme est unie au tout de l’être qu’elle discerne en lui des possibilités et qu’elle va s’efforcer de les rendre siennes. Mais à parler plus strictement, et en utilisant le langage de Malebranche, on pourrait dire que ces possibilités, c’est en Dieu qu’on les voit et non pas en elle. Or ce ne sont des possibilités que pour elle, c’est-à-dire qu’elle ne les isole qu’afin précisément de pouvoir les réaliser en elle. Et nous avons assez montré qu’elle n’y parvient que par l’intermédiaire du monde ; mais le monde lui-même périt à chaque instant ; et tous les événements qui le remplissent, toutes les actions qui s’y produisent ne subsistent plus qu’en nous-même sous la forme de possibilités nouvelles, mais dont la conscience dispose désormais et qu’elle peut actualiser par ses seules forces. Ainsi le progrès de l’âme n’a point consisté dans la multiplication de ses états, mais dans la multiplication de ses possibilités ou, plus exactement, dans la transformation incessante des possibilités qu’elle découvre peu à peu à l’intérieur de la possibilité infinie, et qui lui sont pour ainsi dire offertes avant qu’elle se les approprie, en possibilités qu’elle porte désormais en elle et qui lui appartiennent parce qu’elles ont subi l’épreuve de l’action et qu’elle peut en user comme elle l’entend.
L’avenir, c’est pour nous cette infinité de l’être, qui est encore à notre égard non seulement un non-connu, mais un non-être, et où nous faisons surgir tous les possibles dont nous ferons notre être propre. Et le passé, c’est notre être même, en tant qu’il est formé de possibles encore, mais qui constituent maintenant notre essence et dont nous pouvons réaliser la signification intérieure et spirituelle indépendamment de tout appel à l’expérience objective. Celle-ci n’a été qu’une médiation entre un pouvoir qui est cause de soi, et dont nous ne faisons que participer, et un pouvoir qui rend l’âme cause d’elle-même, en lui permettant de tirer tout ce qu’elle est de son propre fonds.
Cependant ce serait encore une erreur grave de croire que ce progrès n’est rien de plus qu’un progrès d’accumulation, fait seulement de possibilités de plus en plus nombreuses que j’ai réussi, en les éprouvant, à convertir en ma propre substance. Car ces possibilités sont maintenant délivrées de tous les objets dans lesquels elles s’étaient incarnées, de tous les états qu’elles avaient suscités en pénétrant dans notre expérience. Elles ne se réduisent pas au pouvoir d’actualiser le souvenir des événements qui les réalisaient : ou plutôt ces souvenirs eux-mêmes nous assujettissent encore à une expérience disparue et qui n’avait de sens que pour préparer l’avènement de notre être spirituel. Les souvenirs doivent être non pas oubliés, mais transfigurés : ils se dématérialisent, cessent d’être les images des choses et ne laissent subsister d’eux qu’une puissance de l’âme dont ils nous donnent la révélation et qui s’exerce désormais sans secours. Le progrès de l’âme n’est donc plus un progrès d’accumulation, mais plutôt un progrès de dépouillement, dépouillement à l’égard des objets, des états, des images, par lequel elle se rapproche de plus en plus de ce foyer d’activité pure où la diversité de ses puissances est enveloppée sans le diviser.