Aller au contenu

On a toujours considéré le temps comme étant la marque de notre misère ; mais il l’est aussi de notre puissance. Il est la marque de notre misère, puisqu’il crée le double intervalle qui nous sépare de nous-mêmes, qui disjoint le désir de l’objet du désir et fait évanouir à chaque instant la possession dans le souvenir et dans le regret : le propre du temps, c’est de faire de notre être même une ombre que nous ne cessons de poursuivre et qui disparaît dès que nous pensons l’avoir atteinte. Il phénoménalise et instantanéise notre vie et ne la tire du néant que pour l’y replonger aussitôt. La naissance et la mort ne s’appliquent pas seulement à notre existence tout entière, mais à chacun de ses moments. — Cependant le temps est aussi la marque de notre puissance. Il n’y a rien dont nous puissions dire que nous le sommes, ou que nous l’avons, et qui ne soit pour ainsi dire un don du temps. Le temps ouvre devant nous l’avenir dans lequel s’engage notre liberté. Sans le temps nous serions si étroitement unis au tout de l’être qu’il serait impossible d’imaginer seulement notre propre indépendance individuelle. Et l’avenir n’est un néant d’être qu’afin que nous puissions le déterminer par notre action et produire en lui un être qui sera notre être. Le passé lui-même n’est pas un anéantissement : car c’est dans le passé seulement que nous avons la possession et la disposition permanente de notre présent ; c’est dans le passé que le présent revêt cette forme tout intime et spirituelle qui nous en découvre à la fois la signification, la valeur et la poésie.

Mais cette misère et cette puissance que le temps introduit partout avec lui et qui ne peuvent point être séparées, ce sont les caractères mêmes de notre âme. Et c’est pour cela que l’âme qui pense et qui crée le temps se pense et se crée elle-même.

Aussi pourrait-on dire que, pour chacun de nous, son âme, c’est d’abord son avenir. Car c’est seulement parce que nous avons devant nous un avenir que nous pouvons mettre en jeu cette initiative spirituelle grâce à laquelle nous nous créons nous-mêmes ce que nous sommes. Un être qui n’a point d’avenir est un être qui n’a point d’âme. Mais le propre de l’avenir en tant qu’avenir, c’est qu’il doit être pensé avant d’être et qu’il doit être ensuite réalisé. Or cette réalisation, même quand elle ne dépend pas de nous, nous l’attendons et nous la réalisons déjà par l’imagination : c’est là une fonction caractéristique de notre âme, et si elle cessait de s’exercer, il n’y aurait plus pour nous d’avenir. On remarquera encore que l’avenir comme tel n’est jamais un objet : il est impossible d’en avoir l’expérience. Il n’est pour nous qu’un acte de foi : or il ne faut pas dire que c’est l’âme qui forme cet acte de foi, mais plutôt que c’est cet acte de foi qui la fait âme. On le voit bien à la mort, où il semble que le problème de l’âme se résout : car on pense presque toujours qu’il n’y a d’âme que si l’âme est immortelle, c’est-à-dire si, au moment où l’expérience présente cesse, l’âme se réduit à son seul avenir. Ainsi l’âme ne prouve son indépendance et sa puissance que par la faculté qu’elle a de dépasser sans cesse le fait, tout ce qui est pour elle matériel et donné. Elle se désolidarise de tout ce qui est réalisé. Elle est toujours en avant. Elle est attente, liberté et espérance.

Cependant nous savons bien que l’avenir est aussi le signe de sa dépendance. L’avenir est à la fois ce dont elle dispose et ce qui lui échappe. Et cet avenir, il faut l’attendre à la fois dans une sorte d’ouverture spirituelle et dans une impatience qui montre aussi bien notre peu de sagesse que l’incapacité où nous sommes de l’actualiser comme nous le voulons. Que nous ayons un avenir, c’est donc aussi le signe de tout ce qui nous manque, et que nous ne sommes pas sûrs d’acquérir. De mon avenir, il faut dire non pas seulement que je suis obligé de l’attendre, mais que je suis contraint de le subir. Il est impliqué lui-même dans un certain ordre du monde, dont je fais moi-même partie, mais que je ne suffis point à déterminer : ainsi il n’est pas vrai que je puisse prévoir mon avenir, ni que je puisse le produire. Il est l’effet d’une suite de circonstances sur lesquelles ma liberté n’a qu’une prise imparfaite, et de l’action d’autres libertés, différentes de la mienne, mais qui coopèrent avec elle et qui la limitent. Aussi arrive-t-il que ce soit la pensée de l’avenir, soit qu’il dépende d’un acte de ma liberté, soit qu’il la submerge, qui me donne le plus d’anxiété : et je mesure souvent avec effroi tout ce que l’avenir peut m’apporter et qui surpasse tout ce que je suis capable d’accomplir ou de concevoir.

Le même double caractère de puissance et d’impuissance est attesté par le passé, qui est la contrepartie de l’avenir et où tout l’avenir est destiné à tomber un jour. Car l’avenir ne tombe dans le passé qu’une fois qu’il est déterminé et réalisé ; jusque-là il n’était qu’une sorte de rêve, moins encore, une virtualité ambiguë qui pouvait prendre les formes les plus différentes. Mais une fois qu’il a pris place dans le passé, il a acquis le contenu qui lui manquait : il est devenu l’objet d’une possession qui jusque-là nous échappait. Ce n’est donc pas, comme on le croit souvent, dans le présent que l’avenir se détermine et s’achève : il n’est réel que quand il est réalisé, c’est-à-dire quand il est déjà passé. Et le présent n’est que le lieu de transition à l’intérieur duquel il se réalise. Le passé présente, par conséquent, ce double avantage, sur l’avenir, d’en être l’accomplissement, et sur le présent, de le retenir quand il a déjà disparu. Et nul ne met en doute que le passé ne soit une existence purement spirituelle : mais il est une victoire perpétuelle remportée par l’âme, grâce à l’intermédiaire du temps, sur la fugitivité de l’instant. L’âme transforme, si l’on peut dire, en sa propre substance tous ces possibles qui peuplaient d’abord l’avenir, après les avoir incarnés dans une existence matérielle et phénoménale. Elle dépasse le phénomène en avant, mais afin de venir s’éprouver en lui en le produisant ; et elle le dépasse encore en arrière pour jouir, après s’en être dépouillée, de la libre possession d’elle-même. Ce sont donc à la fois les actions que j’ai faites, et les événements qui, dans l’avenir ou dans le présent, s’imposaient à moi malgré moi, qui s’engrangent dans le passé et qui, au lieu de m’assujettir, s’incorporent maintenant à mon être intérieur et contribuent à le fortifier et à l’enrichir. Et cela même que je n’ai point créé fait partie maintenant de moi-même et nourrit en moi ce pouvoir créateur par lequel je produis sans cesse un nouvel avenir et un nouveau présent.

Pourtant nous savons bien que le passé est aussi le signe de mon impuissance. Car ce qui lui appartient maintenant est soustrait, semble-t-il, à l’action de ma liberté : je ne puis plus agir sur lui ni le modifier. Il est pour moi l’ « accompli », et qui, n’ayant plus à l’être, représente pour moi le modèle même de la nécessité. Il n’a vaincu l’indétermination de l’avenir qu’afin de m’imposer une détermination que je ne changerai plus. Il n’a dématérialisé le présent qu’afin de le soustraire définitivement à l’action de mon corps, qui est le véhicule même de ma volonté. Aussi est-il impossible d’imaginer le passé autrement que comme un fardeau qui pèse sur moi, même à mon insu. C’est lui qui agit en moi, sous le nom d’instinct ou d’habitude, quand ma conscience et ma volonté se taisent ou sont défaillantes. Et c’est la raison pour laquelle il semble souvent que le propre de la vie spirituelle, ce soit précisément de se délivrer du passé pour recommencer à chaque instant une vie nouvelle. Alors l’avenir et le passé deviennent comme deux contraires qui ne cessent de se combattre. La liberté a l’avenir pour carrière : « oublier le passé, ou renier le passé », telle est sa devise.

Il ne s’agit pas maintenant de chercher une conciliation entre un privilège que l’on voudrait accorder à l’avenir et un privilège, de sens opposé, que l’on voudrait accorder au passé. Car le passé et l’avenir sont deux termes corrélatifs l’un à l’autre et tels qu’il est impossible de vouloir l’un sans vouloir aussi l’autre. Il y a en chacun d’eux une force et une faiblesse qui lui est propre : la force que l’un nous donne a pour rançon une faiblesse dont l’autre témoigne. Mais la faiblesse de tous les deux, à savoir l’indétermination de l’avenir et la contrainte du passé, comme leur force relative, où l’on voit que l’avenir est le champ d’action de la liberté, et le passé le lieu de toute possession, sont réciproques l’une de l’autre.

Cependant on peut dire que, dans la manière même dont on considère la valeur de l’avenir et du passé par rapport au présent, réside l’opposition la plus profonde entre le matérialisme et le spiritualisme : le matérialisme est la doctrine pour laquelle il n’existe rien de plus que ce qui nous est donné dans l’instant ; l’avenir et le passé sont le lieu de l’absence et n’ont par eux-mêmes aucune existence. Ils ont seulement une existence de pensée, qui, pour le matérialisme, n’en est pas une. C’est au contraire la seule existence véritable dans le spiritualisme : car elle est intérieure à elle-même, au lieu que toute autre existence est extérieure et phénoménale ; mais nous ne vivons pas ailleurs que dans notre pensée et la vie est l’accomplissement du possible dans le souvenir, ce qui exige que la phénoménalité soit à la fois évoquée, traversée et dépassée.

On voit bien maintenant comment le temps n’exprime rien de plus que la loi même par laquelle notre âme se constitue : c’est grâce au temps seulement que, sans rompre jamais le contact avec un monde qui lui résiste, mais qui permet à toute sa puissance de s’exercer, elle ne cesse de se créer elle-même. Cependant, si limité que paraisse jamais l’état qui l’assujettit dans l’instant, cet instant porte pourtant en lui la totalité du passé d’où il émerge et la totalité de l’avenir qu’il tient pour ainsi dire en suspens. L’âme est la potentialité du tout, et cette potentialité, elle ne cesse de l’actualiser indéfiniment par un choix qui dépend d’elle seule, soit qu’il s’agisse du oui de la volonté par lequel l’avenir vient à éclosion, soit qu’il s’agisse du oui de la mémoire par lequel le passé ressuscite : ce qui explique les vers de Gœthe dans le Divan :

Que mon héritage est magnifique et vaste, Le temps est mon domaine et mon champ est le temps.

Supprimer le surlignage