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Il ne suffit pas en effet de dire que notre pensée oscille sans cesse entre le passé et l’avenir et que c’est ce simple abandon de la présence actuelle inséparable du corps qui constitue précisément sa vie propre. Il peut arriver, il est vrai, que, dans une commune absence, le passé et l’avenir deviennent à peine distincts l’un de l’autre. Mais notre conscience ne réside pas seulement dans l’acte par lequel elle quitte la terre : elle ne permet pas que le temps vienne disparaître dans une sorte d’homogénéité entre le passé et l’avenir, que dans l’un et dans l’autre je puisse me complaire également et que j’arrive à les fondre dans une sorte de rêverie où le monde semble s’évanouir. Car si l’opposition du passé et de l’avenir est essentielle à l’idée même de temps, elle l’est aussi à la constitution de mon âme elle-même : c’est seulement en les distinguant que je parviens à les lier tous deux au présent, qui demeure l’arête vive à travers laquelle ils se convertissent incessamment l’un dans l’autre.

On remarquera d’abord que la distinction du passé et de l’avenir à partir du présent me permet seule de reconnaître à la fois l’irréductibilité de l’âme et du corps et le point d’attache qui les joint. Mais ce n’est pas tout. La conversion de l’avenir en passé explique la formation même de la connaissance : car il est nécessaire que ce qui n’est pas encore soit astreint à entrer dans l’existence avant de se changer en ce qui n’est plus, mais que nous sommes capables alors de nous représenter. Cependant l’avenir lui-même n’est pas, comme on le croit souvent, un simple possible offert à l’intelligence : il est un possible dont il faut que la volonté s’empare pour agir ; et agir, pour elle, c’est l’actualiser. Mais si elle l’actualisait simplement dans le monde, son actualisation le détacherait de nous, et il arriverait précisément ce que l’on observe parfois avec l’œuvre de l’artiste, qui se détache de lui et le laisse, semble-t-il, au-dessous d’elle. Car le véritable but de l’action humaine, ce n’est point la création d’une chose, c’est la création de soi, qui suppose sans doute comme médiation la création d’une chose. De fait, l’empreinte dont notre volonté ne cesse de marquer le monde s’efface vite : elle est à la fois extérieure et périssable ; mais c’est nous-mêmes qu’elle marque, non point seulement parce qu’elle est une détermination qui ne s’efface plus, mais parce qu’en nous permettant d’actualiser au dehors les puissances que nous portions en nous, elle nous en donne désormais au dedans la disposition spirituelle. La distinction de l’avenir et du passé nous permet par conséquent de nous faire être nous-mêmes : l’avenir c’est pour nous le lieu de toute possibilité, et le passé le lieu de toute possession. Mais le possible ne peut être possédé qu’à condition précisément d’avoir traversé d’abord cette épreuve de l’actualité où il fait la rencontre de ses limites et entre du même coup en communication avec tout ce qui est.

Le temps exprime donc la genèse même de notre âme : il en est la condition et l’effet. Il en est aussi pour ainsi dire la forme abstraite : mais il n’y a point de temps pour celui qui se contente de le penser (car la pensée comme telle est intemporelle) ; il n’y a de temps que pour celui qui le vit. Le temps ne peut être défini que comme l’accomplissement d’une possibilité : or dans l’accomplissement d’une possibilité, c’est une âme qui s’accomplit. Aussi ne suffit-il pas de dire que l’âme vit dans le temps, mais elle crée le temps comme le moyen par lequel elle se réalise. Car elle ne peut se réaliser elle-même que si elle commence par poser sa propre possibilité : or ce qui fait d’un être un être conscient, c’est précisément le fait de s’ériger d’abord en une pure possibilité de lui-même. Ce qui est la même chose que d’ouvrir devant lui un avenir. Cependant la conscience n’est pas seulement la représentation du possible, ou plutôt cette représentation n’a de sens que si elle se réfère à une initiative capable d’évoquer et de multiplier les possibles, mais aussi de choisir entre eux avant de les actualiser. Or en quoi peut consister l’actualisation d’un possible, et comment pourrais-je distinguer, entre les différents possibles, celui que j’actualise de celui que je laisse sommeiller dans les limbes de la virtualité, si je ne le fais pas entrer dans une expérience qui n’est pas seulement la mienne, mais qui est celle de tous les êtres finis, et dans laquelle le possible reçoit du dehors ce qui lui manque, c’est-à-dire cette détermination sans laquelle il ne pouvait être distingué des autres possibles dans l’océan de la possibilité ? Je ne puis donc pas réaliser ma propre possibilité autrement qu’avec la collaboration de tout l’univers. Et ma propre possibilité a besoin d’être réalisée dans les choses avant de devenir ma propre réalité. Mais elle n’y parvient qu’à condition de se dépouiller des choses. Et ce dépouillement ne peut se produire précisément que par l’intermédiaire du passé. Le passé, c’est un désintéressement à l’égard des choses qui ne laisse subsister d’elles que leur pure essence spirituelle. Essence qui n’est rien, sinon dans l’acte même par lequel la pensée ne cesse d’en prendre possession et de l’approfondir.

Dans cette analyse du rôle joué par le temps dans la formation de notre âme, nous trouvons une justification de la définition que nous en avions donnée en disant qu’elle était l’être d’un pouvoir-être : en un sens on peut dire qu’elle ne cesse jamais d’être un pouvoir-être. Si on voulait seulement qu’elle fût un possible réalisé, elle cesserait alors d’être une âme : elle se confondrait avec une chose. Si elle est acte, elle est toujours actuelle, c’est-à-dire toujours s’actualisant, mais elle n’est jamais actualisée. Or cette démarche actualisante, on la retrouve en quelque sorte dans les trois étapes successives et inséparables par lesquelles elle se produit elle-même : car

1° il faut qu’elle actualise d’abord le possible lui-même, en tant que possible, ou, si l’on veut, qu’elle en fasse un objet de pensée. Et l’âme la plus vaste est sans doute celle qui réussit à mettre en jeu au fond d’elle-même le plus grand nombre de possibles ;

2° il faut encore, au sens habituel que l’on donne à cette expression, qu’elle actualise ces possibles, c’est-à-dire qu’elle les réalise dans les choses ; et alors il s’agira pour elle de reconnaître parmi ces possibles quels sont ceux qu’elle est appelée à mettre en œuvre, ceux qui sont le mieux en accord avec les exigences de sa nature individuelle et de la situation à l’intérieur de laquelle elle se trouve placée : c’est l’affaire des âmes qui ont le sens le plus droit et qui partout savent reconnaître l’occasion et discerner l’opportunité.

Enfin, 3°, il faut encore, lorsque l’action est retombée dans le passé et réduite au rang de puissance spirituelle, que l’âme puisse l’actualiser encore, mais d’une autre manière, c’est-à-dire non pas seulement en évoquer la représentation ou le souvenir, mais encore en pénétrer le sens, et le creuser toujours davantage. C’est l’affaire des âmes les plus méditatives et qui ont le plus de profondeur.

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