Nul n’acceptera donc de réduire l’existence à l’existence manifestée. Mais nul non plus n’acceptera qu’il puisse y avoir une existence libre de toute manifestation. Lorsque nous considérons seulement l’objet extérieur, nous ne pouvons faire de lui qu’un phénomène et nous cherchons toujours quel est l’être dont il est le phénomène ; mais on ne passe pas de l’un à l’autre. Au lieu que le propre de l’âme, c’est de nous découvrir une existence purement intérieure que nous ne pouvons pas saisir autrement que dans l’acte par lequel elle se manifeste ou se phénoménalise. Quand nous avons affaire à un objet, nous devons chercher sa raison d’être dans une existence cachée avec laquelle nous ne coïncidons pas (notre propre conscience est seulement la raison d’être de sa phénoménalité, ce qui limite les prétentions de l’idéalisme), au lieu que, quand il s’agit de nous-mêmes, nous allons toujours de la raison d’être que nous portons en nous à la forme extérieure qui la manifeste. Et il n’est nécessaire qu’elle s’exprime, ou, si l’on veut, qu’elle s’incarne que parce qu’étant détachée de la suprême raison d’être et incapable de se suffire, elle est pour ainsi dire solidaire de sa propre limitation par laquelle se réalise sa relation avec tous les autres modes de la participation. L’existence alors consiste pour nous à prendre place dans le monde des phénomènes. Être, c’est donc se manifester. On ne peut établir, semble-t-il, aucune coupure entre l’intériorité même de l’être fini, par laquelle il est à lui-même sa propre possibilité, et cette extériorité, par laquelle il la montre et la réalise tout à la fois, bien qu’il ne soit astreint à traverser cette extériorité qu’afin de prendre possession de son intériorité elle-même. La possibilité est comme une sorte de pré-existence qui ne devient une existence que par cette actualisation phénoménale qui ne paraît la transporter un moment au dehors qu’afin de l’obliger à s’achever au dedans.
On voit alors facilement comment la phénoménalité est inséparable d’une existence de participation, bien que le propre de l’existence soit de produire la phénoménalité, et non point de s’y réduire. Car la participation ne peut se réaliser que par un double moyen : à savoir par le temps — grâce auquel je ne cesse de possibiliser le réel et d’actualiser le possible, et où je ne réussis à me donner à moi-même que successivement et par échelons cet être même qui, pour être le mien, doit être aussi pour moi une perpétuelle acquisition, — et par l’espace, grâce auquel tout l’être m’est présent comme une immense donnée, en tant précisément qu’il me dépasse, mais de telle sorte pourtant que j’inscris perpétuellement en lui mon propre visage, qui est, si l’on peut dire, l’effet de toutes mes actions, qui me découvre à autrui, et qui, étant ce que je suis par rapport à lui et qui pourtant le dépasse, est aussi pour lui mon apparence, c’est-à-dire mon corps. De ce corps, qui n’est qu’une apparence pour autrui, nous ne pouvons pas dire pourtant qu’il n’est en moi qu’une apparence ; car je n’ai le droit de dire légitimement qu’il est mon corps que parce qu’il est la condition de toutes les actions par lesquelles je produis en lui et par lui ma propre phénoménalité, et de toutes les affections par lesquelles la passivité se mêle toujours en moi à l’activité et exprime ma dépendance à l’égard de tout l’univers.
L’existence pour un autre ou l’existence comme phénomène ne doit donc pas être méprisée. Elle est inséparable de l’existence pour soi dont il est impossible de la séparer. Car l’existence de l’âme, c’est l’affirmation de l’âme par elle-même. Or une âme ne peut affirmer l’existence d’une autre âme, mais elle peut seulement affirmer le pouvoir qu’un autre possède d’affirmer une existence qui est celle de son âme. Et l’on ne sera pas surpris que cette affirmation soit toujours pour nous un acte de foi, s’il est vrai que toute expérience spirituelle, même celle que nous avons de notre âme propre, soit déjà elle-même un acte de foi, comme on l’a montré au paragraphe 8 du présent chapitre. Il y a pourtant bien de la différence entre la foi que j’ai dans un autre et qui porte sur une initiative qu’il lui appartient d’exercer, bien que cela puisse être avec mon propre secours, et la foi que j’ai en moi-même, qui dépend d’une activité dont je dispose, bien qu’elle ne puisse rien faire sans des secours intérieurs qui peuvent lui manquer. Mais la parenté pourtant entre ces deux modes d’affirmation montre l’implication de tous les modes de l’existence, qui n’est possible que par cette liaison nécessaire de l’intériorité avec l’extériorité sans laquelle il y aurait des îlots de participation, mais qui ne formeraient pas un monde unique et solidaire. C’est donc parce que l’être ne peut pas être séparé de sa manifestation que j’ai besoin d’être confirmé dans ma propre existence par une mise en œuvre, dont les autres sont les témoins : autrement j’aurais moi-même des doutes sur ma propre existence, qui ne se distinguerait pas d’une virtualité ou d’un rêve pur. Et je ne puis même pas dire qu’elle se réduirait à l’existence de ma pure essence, puisque celle-ci n’est elle-même qu’une possibilité qui se réalise, mais seulement après avoir subi l’épreuve de la phénoménalisation. L’âme est donc une existence plutôt qu’elle n’a une existence. Et c’est d’abord une existence pour le moi, mais qui jusque-là est seulement une interrogation sur le monde et sur moi. Elle est un possible, mais qui ne peut pas demeurer séparé ; il a besoin de se réaliser ; et il n’y parvient que dans un cycle qui le referme sur lui-même après avoir traversé le monde. Ce pouvoir-être est le pouvoir-être de moi-même et non point des choses ; mais par son insuffisance, et parce qu’il n’est qu’un pur pouvoir, il ne peut pas se passer des choses. Ainsi s’établit une sorte de réciprocité entre l’existence extérieure, qui ne serait rien sans l’existence intérieure qu’elle traduit, et l’existence intérieure elle-même, à laquelle l’existence extérieure est nécessaire, afin qu’en la réfléchissant elle se détermine. L’affirmation de moi par moi, c’est l’affirmation de ma propre subjectivité, qui est celle de mon existence spirituelle, mais l’affirmation de moi par un autre, c’est l’affirmation de l’objectivité de ma propre subjectivité, sans laquelle cette existence resterait à la fois virtuelle et solitaire. Ces deux affirmations doivent être liées : et l’existence de l’âme résulte d’une certaine proportion qui s’établit entre elles et sans laquelle elle se réduirait soit à un secret incommunicable, soit à un témoignage sans signification. Je ne suis un simple spectacle ni de l’être qui m’entoure, ni de l’être que je suis : mais je me donne indivisiblement le spectacle de l’un et la réalité de l’autre. Et je ne peux pas plus prouver l’existence de l’âme qu’aucune autre existence : ou plutôt je ne puis la prouver qu’en appliquant mon regard à l’acte qui la fait être, comme c’est en me voyant marcher que je prouve le mouvement.
Mais après avoir décrit le rapport de la possibilité et de son existence, il faut encore, pour achever l’étude de la genèse de l’âme, montrer comment le passage de l’une à l’autre requiert le temps pour se produire et la valeur pour la promouvoir, de telle sorte que nous pourrons définir l’âme par deux nouveaux caractères en disant qu’elle réside à la fois au point où le temps ne cesse d’être engendré et au point où la valeur ne cesse d’être affirmée. Alors seulement son essence sera constituée et nous pourrons entreprendre de la décrire.