Il y a pourtant un paradoxe certain à parler de l’existence de l’âme, puisque le caractère essentiel de l’existence, comme l’étymologie semble l’indiquer, c’est l’extériorité, au lieu que l’âme se définit par l’intériorité elle-même. Si ce paradoxe ne pouvait pas être surmonté, la négation de l’existence de l’âme serait parfaitement légitime. Mais on répugne pourtant également à attribuer l’existence à la phénoménalité, et à la refuser à cette source d’initiative qui permet à un être de dire « moi » et de produire ce qu’il est, au lieu de le subir. C’est que le ex d’existence peut être pris sans doute dans un autre sens, qui est plus profond.
On sera attentif tout d’abord à ce fait que le préfixe ex désigne toujours une origine. Il caractérise donc bien l’accès à l’être d’un être particulier. Dire de celui-ci qu’il existe, c’est le faire surgir de l’infinité même de l’être avec laquelle il était jusque-là confondu. C’est le considérer dans sa genèse et dire que le propre même de l’existence, c’est d’être toujours une existence de participation. Elle est la naissance à l’être ; or l’âme peut être définie comme une naissance ininterrompue. On peut dire par conséquent qu’elle joint, dans son essence même, l’intériorité à l’extériorité. Car elle est intérieure à elle-même et intérieure à l’être, en tant qu’elle est un être spirituel dont la vie consiste à s’intérioriser toujours davantage : c’est pour cela qu’elle peut être considérée comme un acte de pénétration dans l’intériorité même de l’être. Et en même temps elle se détache de l’être dans lequel elle pénètre, par l’acte propre qui fait qu’elle y pénètre ; et c’est ce détachement même qui l’oblige à chercher au dehors une manifestation par laquelle elle éprouve à la fois son indépendance et sa solidarité avec les autres existences.
Ainsi le ex de l’existence ne fait pas échec à l’intériorité de l’âme. Il montre comment cette intériorité elle-même se réalise ; or elle se réalise, si on peut dire, par une double opération ou par une opération à deux faces : c’est que si l’existence se sépare du tout de l’être, elle ne s’en sépare qu’en s’y inscrivant. Elle se définit d’abord comme initiative pure, ou comme acte libre. Car si l’être absolu est nécessairement causa sui, il faut que l’être relatif le soit aussi sans quoi il ne participerait pas de l’absolu ; il ne serait pas lui-même être, mais seulement apparence ou phénomène. Seulement ce caractère qui le rend causa sui dépend de quelque manière de l’être même dont il participe : ce qui ne peut s’expliquer que si une possibilité lui est sans cesse offerte qu’il lui appartient précisément d’actualiser. Il en résulte qu’exister, c’est fonder l’intériorité de son être propre dans une démarche que nous sommes seuls à pouvoir accomplir, mais qui est telle que l’être qu’elle nous donne tout à la fois nous attache à et nous détache de l’être où il prend naissance : il l’imite dans l’acte même par lequel il fonde sa propre indépendance ; il n’y a rien en lui qu’il ne lui emprunte, mais il ne peut rien lui emprunter de plus que le pouvoir même qu’il a d’acquérir un être qui est proprement le sien.
On voit donc que cette opération même par laquelle notre âme s’affranchit du tout dans lequel elle plonge, l’enracine en lui plus profondément, comme le savent bien tous ceux qui pensent que plus l’union avec Dieu est étroite, plus notre liberté est parfaite. Mais elle est corrélative d’une autre opération par laquelle, de cet affranchissement même, il faut que l’âme porte témoignage. C’est dire qu’elle est astreinte à s’exprimer pour être. Et ce qu’on appelle existence, c’est précisément le passage incessant qui se réalise en chacun de nous entre sa possibilité et son actualité ; or bien que notre actualité doive être à la fin tout intérieure et spirituelle, l’existence exprime la nécessité où nous sommes d’actualiser notre propre possibilité par l’intermédiaire d’une manifestation extérieure qui l’éprouve à la fois et la détermine. L’existence, c’est donc le pouvoir que nous avons de nous créer nous-mêmes, mais en créant d’abord notre propre phénomène. Or nous retrouvons ici sans doute la signification la plus commune que l’on donne à ce mot, s’il est vrai que l’on rencontre des difficultés égales à considérer l’existence comme purement intérieure (car comment se distinguerait-elle alors de la possibilité ?) et à la confondre avec l’objet extérieur ou avec le corps (car comment se distinguerait-elle alors de la phénoménalité ?). Mais le propre de l’existence nous paraît résider dans le pouvoir qu’elle a de se créer elle-même en se révélant ou en se manifestant. Nul n’identifie en effet l’existence avec cette révélation ou cette manifestation : et l’on admettra toujours qu’elle puisse être insuffisante ou infidèle. Mais nul n’acceptera pourtant qu’elle puisse s’en passer, car son intériorité même est virtuelle et indéterminée aussi longtemps qu’elle n’a pas pris corps, un corps qui la trahit toujours, mais qui l’oblige, en devenant passive à l’égard d’elle-même, à sentir à chaque instant ses propres limites et à les dépasser sans cesse.