Le caractère original de l’expérience que nous avons d’une existence intérieure et que nous faisons, par opposition à une existence extérieure et qui nous est simplement donnée, explique facilement pourquoi on conteste souvent que l’existence de l’âme soit appréhendée par une expérience, pour en faire un acte de foi. Or il n’y a de foi qu’en une existence transcendante. Seulement la transcendance ici peut être prise dans deux sens différents : c’est ne connaître que des choses que de vouloir que cette existence transcendante soit elle-même comme une chose située au delà des limites de toute expérience, alors que toute véritable transcendance doit résider nécessairement dans une activité intérieure à elle-même et située au delà de tous les objets qui l’expriment ou qui la limitent. Il y a donc une expérience de la transcendance qui est celle de cette activité considérée dans son exercice même, et qui ne cesse d’évoquer des objets ou des états comme autant de témoignages immanents des résistances qui lui sont opposées.
L’emploi du mot foi est singulièrement ambigu : presque toujours on pense que la foi se produit là où la connaissance est impossible, mais qu’elle porte sur l’affirmation d’un objet comparable à l’objet de connaissance et qui pourrait être connu par un esprit infiniment puissant. Il y a comme un rideau qui sépare l’objet de connaissance de l’objet de foi. Cependant ce sont l’un et l’autre des objets qui appartiennent à deux sortes d’expériences inégales, mais de la même forme. Et là où la connaissance est impossible, là où toute expérience objective nous fait défaut, nous avons recours à la foi à laquelle collaborent également l’imagination, le sentiment et la volonté. Mais il est trop clair que ces facultés ne nous donnent elles-mêmes aucune connaissance, ni le substitut d’aucune connaissance. C’est que la foi est sans doute elle-même une expérience qui est d’un autre ordre que l’expérience de l’objet et que l’on pourrait appeler proprement l’expérience spirituelle. Elle est l’expérience d’une activité intérieure que nous exerçons et qui se trouve située entre deux extrémités dont il est impossible de la séparer : car elle plonge d’une part dans une source omniprésente et dont on peut dire que celle-ci ne lui manque jamais ; et elle possède toujours d’autre part une efficacité propre qui ne cesse tout à la fois de réformer le monde et de changer notre état intérieur. Or l’expérience que nous avons de notre âme, c’est l’expérience même de cette initiative qui nous est remise, qui met en jeu notre responsabilité, qui nous fait assister à la création de notre être par nous-mêmes, mais qui engage à chaque instant notre bonne volonté. Et la foi, c’est cet acte de confiance en nous-mêmes qui se confond avec l’omniprésence d’une puissance qui ne nous refuse jamais son secours. Cependant si cette expérience est celle d’une participation, il faut qu’elle ne rompe jamais ni avec l’être surabondant dont elle procède, ni avec les effets qu’elle cherche à produire et qui ne sont pas toujours des effets visibles. Ainsi dans cette expérience spirituelle que nous venons de décrire, il n’y a rien qui soit proprement objet, parce qu’il n’y a rien qui soit proprement donné : car l’acte lui-même ne s’y trouve présent que dans la disposition que nous en avons, et que nous ne consentons à mettre en jeu que par la confiance que nous lui témoignons ; mais cette confiance, c’est une double confiance dans la puissance à laquelle il ne cesse d’emprunter, qui n’est rien pour nous que par l’emprunt même que nous acceptons de lui faire, et par les conséquences qu’il ne cesse d’engendrer, même à notre insu, à l’égard de notre propre destinée et de la destinée du monde. La foi est tout active : elle n’est aucunement objective. Et comment le serait-elle puisqu’il n’y a d’objet que par la représentation, au lieu que la foi nous introduit dans l’être, dans un être qui n’est en aucune manière un objet, mais seulement un acte qui s’accomplit. Or cet acte, il peut ne pas s’accomplir, ou du moins nous pouvons penser qu’il ne s’accomplit pas ou que son accomplissement est une sorte de rêve, si nous voulons qu’il n’y ait point d’autre réalité que celle de l’objet représenté. Mais le propre de la foi, c’est de nous obliger à réaliser intérieurement cela même que l’on considère à tort comme un objet de foi, et qui n’est rien de plus que l’acte même par lequel nous rendons vivante en nous cette causalité de soi par soi dont la participation nous est toujours offerte et dont la fécondité ne peut jamais défaillir. La foi est donc si éloignée de l’affirmation d’un objet qu’elle se maintient en dépit et au delà de l’expérience de tous les objets : elle semble toujours une sorte de défi à l’égard de celle-ci. Elle est d’un autre ordre. C’est que l’objet a toujours pour nous le caractère d’un obstacle : il exprime la limite de la participation ; au lieu que la foi, c’est sa vertu agissante, la positivité dont l’objet est la négativité.
La foi est donc un dépassement de toute réalité donnée, mais par l’acte même qui opère ce dépassement, comme on le voit dans la confiance en soi, qui est une confiance dans ce que je puis faire, au delà de tout ce que je fais, dans la confiance en Dieu, qui est une confiance dans la force que je puis recevoir, au delà de celle qui est proprement la mienne, dans la confiance en l’avenir, qui est une confiance dans les suites de mon action, au delà de celles que j’ai pu prévoir. La foi est donc une pénétration dans l’infinité même de l’être, au delà de toutes les déterminations dans lesquelles je puis me trouver moi-même enfermé : c’est une présence, mais qui au lieu d’être celle d’une chose donnée me découvre la genèse intérieure de l’être dans la genèse de moi-même.
Or c’est là l’expérience même de l’existence en train de se faire, et qui, en nous, est l’expérience que nous avons de notre âme, c’est-à-dire de notre moi lui-même, non pas proprement dans son intériorité (car la conscience y suffirait), mais dans sa participation à l’être pur, dans sa dépendance à l’égard de l’absolu en tant qu’il fonde sa propre indépendance, et dans l’acte par lequel elle se crée elle-même comme un être séparé, mais dont l’essence pourtant ne renferme rien de plus que la somme de ses relations avec tous les autres êtres et avec la totalité même de l’univers.