Mais si l’âme est appréhendée dans une expérience, il est paradoxal qu’elle puisse être niée. Et pourtant on comprend sans peine que si le mot existence est tenu pour synonyme d’objectivité, l’existence de l’âme puisse en effet être contestée et même légitimement niée. Aussi voit-on que ceux qui l’affirment et qui pensent pourtant que l’existence, c’est l’objectivité, n’ont pas d’autre ressource que d’en faire un objet transcendant. Toutefois il ne peut pas en être ainsi. S’il y a des existences proprement spirituelles, ce ne peut être que des existences intérieures à elles-mêmes, et telles qu’elles résident toutes dans une possibilité qui s’actualise. Ainsi l’âme ne peut être la conclusion d’un raisonnement, ni l’objet d’une expérience commune à tous. Et nul ne pourra s’interroger que sur sa propre âme ou encore sur l’acte intérieur par lequel il fait de lui-même une âme, et dont il ne peut avoir conscience qu’en l’accomplissant[^3]. Dire que l’âme existe, ce n’est donc à aucun degré dire qu’il y a un objet spirituel que je puis appeler l’âme, car l’expression même d’objet spirituel est contradictoire et tout objet est un phénomène ; c’est dire qu’il y a une existence qui n’est ni celle d’un objet, ni celle d’un phénomène, bien que, grâce à elle et pour elle, tout doive devenir nécessairement objet ou phénomène.
Dès lors, si l’âme peut être niée, ce n’est pas parce qu’elle est secrète et non publique, ni parce qu’étant la raison d’être de toute existence manifestée, ce n’est jamais elle-même qui se montre[^4], c’est parce qu’elle est une activité dont je dispose et dont il semble par conséquent que je puisse ne pas disposer. Mais cela même est-il concevable ? Si l’âme réside là où s’exerce un acte de liberté, même sous sa forme la plus humble et la plus timide, cette liberté peut-elle jamais chômer ? Et si elle est génératrice de la conscience, comment refuser de reconnaître la présence de l’âme partout où la conscience entre de quelque manière en jeu ? Cependant la liberté ne serait pas la liberté si je ne pouvais pas en quelque sorte la tourner contre elle-même. Je puis m’en servir pour la subordonner à l’objet, pour produire et par là même vérifier son esclavage à l’égard de la matière et du corps. Oubliant que c’est parce qu’elle existe qu’un objet peut être posé, elle finit par opérer ce transfert paradoxal qui fait que l’objet seul à la fin semble posséder l’existence dont elle s’est dépouillée. Oubliant que le monde des phénomènes n’est rien de plus que l’expression de sa puissance et de ses limites, elle lui attribue une suffisance et une efficacité qui ne pourraient appartenir qu’à une intériorité absolue et par lesquelles elle accepte pourtant de se laisser enchaîner. Ainsi il n’y a que l’âme qui puisse se nier elle-même ; se nier pour elle, c’est se matérialiser. Mais cette abdication de soi est encore un acte par lequel elle témoigne d’une existence qu’elle se donne seulement pour la résigner. La possibilité de se nier atteste que l’âme ne peut tenir que d’elle-même l’existence qu’elle se donne, c’est-à-dire qu’elle est véritablement une existence, et rien qui ressemble à un objet ou à une chose, même si sous le nom de substance on élève leur réalité jusqu’à l’absolu.
Lorsqu’on parle par conséquent de l’existence de l’âme, il arrive aussitôt qu’elle soit victime de sa confrontation avec le corps. Car le corps tombe sous les sens : par la souffrance même qu’il lui impose, le corps oblige l’âme à plier devant lui, à avouer sa défaite. Mais le corps n’est qu’un objet : sans l’âme il n’est pas perçu, sans elle il ne peut m’affecter. C’est parce qu’en lui tout est apparence qu’il ne peut pas être nié ; c’est parce qu’il m’impose sa présence qu’il me fait oublier la mienne, sans laquelle la sienne ne serait rien. Quant à l’âme, elle n’apparaît pas, bien qu’elle soit le principe sans lequel il n’y aurait point d’apparences : elle est le pur pouvoir de consentir à sa propre existence ou de la récuser. Elle est libre d’être. C’est d’elle qu’il dépend, au moment où elle se nie, de faire la vérité du matérialisme, comme on l’a montré dans l’Introduction. Et le matérialisme, loin de la chasser de l’existence, est une sorte d’objectivation de l’acte par lequel elle-même se nie. Il ne serait rien sans elle : il est comme son ombre ; il enveloppe la totalité du réel dans sa propre négativité.
Dès lors, tous ceux qui nient l’existence de l’âme ont gagné d’avance s’ils veulent que l’âme soit une existence comparable à celle du corps, et objective comme elle. Car si subtile que l’on pût imaginer la révélation que nous en aurions alors, on aurait démontré seulement par là qu’il n’y a pas d’âme, qu’il n’y a rien que des objets ou des corps. Mais pour prouver que l’âme est irréductible au corps, même si on suppose qu’elle ne peut pas en être séparée, il suffit de voir que l’âme est non pas proprement, comme on le dit souvent, l’acte qui perçoit le corps, mais cela même qui cherche à se manifester par le corps, et que je puis nommer la signification de tout ce qui est corps. Or le propre de la signification, c’est de ne jamais apparaître, puisqu’elle est précisément ce qui fait que l’apparence est en effet une apparence, qu’il y a une existence dont elle témoigne et qui ne subsiste que dans l’acte même qui la réalise : et l’âme est partout présente là où cet acte s’accomplit.