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Il y a plus : nous sommes accoutumés, quand nous nous interrogeons sur l’existence d’une chose, à définir d’abord cette chose par son concept et à nous demander ensuite si ce concept correspond à une existence réelle. Mais c’est parce que nous avons le pouvoir de former des concepts, ou des définitions, là même où l’existence qui leur correspond peut être donnée sans nous et indépendamment de nous.

Ainsi, on peut s’étonner que l’on s’interroge sur l’existence de l’âme avant de s’interroger sur son essence, car la tradition nous enseigne à définir une notion avant de chercher s’il y a un être qui la vérifie. Mais peut-être cette méthode n’est-elle valable en aucun cas : car c’est toujours l’existence qui nous est donnée d’abord, et nous nous demandons ensuite si nous pouvons en former la notion, et par conséquent s’il y a une essence dont elle est la forme manifestée. Cependant la méthode inverse serait singulièrement impropre à résoudre le problème de l’âme, non pas seulement parce que, s’il n’y a pas d’âme, c’est un problème vain que de chercher quelle est son essence, mais encore parce que, à l’égard de l’âme, l’existence, loin de supposer une essence et de s’y ajouter, consiste dans l’acte même d’acquérir une essence. Aussi peut-on dire que l’essence de l’âme est la suite de son existence, ou, si l’on préfère soutenir qu’il n’y a rien de plus dans l’âme qu’une essence, que c’est de notre propre existence que nous partons et que, chercher si nous avons une âme, c’est chercher à nous en donner une, c’est-à-dire à produire une essence de nous-mêmes sans laquelle notre existence n’aurait aucune signification.

Car il s’agit ici d’une existence qui est nôtre et que nous devons nous donner sans cesse à nous-mêmes. Elle sera donc ce que nous l’aurons faite. Et par conséquent nous ne pourrons la connaître qu’après l’avoir réalisée : alors seulement elle aura acquis une essence. Il n’y a pas de concept ou de définition de l’âme qui précède son existence : car l’expérience même de cette existence doit toujours être recommencée et surpasse infiniment toutes les définitions et tous les concepts. Descartes lui-même, après avoir acquis, dans l’acte de la pensée, la certitude de sa propre existence, se demande quelle est cette chose dont il a découvert l’existence. Or il répond sans doute qu’elle est une chose dont toute l’essence est de penser. Mais on voit bien qu’il y avait une ambiguïté dans la réponse qu’il pouvait faire à une telle question : car on peut dire, en effet, ou que toute l’essence de l’âme est son entrée dans l’existence par la pensée, c’est-à-dire par la possibilité, ou qu’elle peut être cela même que l’âme deviendra par l’exercice de cette pensée ou par la mise en jeu de cette possibilité. Or, en réalité, que l’existence d’une chose précède sa définition, c’est ce que l’on observe toujours et partout. Car quand on croit posséder d’abord la définition ou le concept, et qu’on se demande si une existence lui correspond, ce concept tient d’une existence donnée dont on a déjà eu l’expérience la détermination qui le constitue, et de l’existence même de la conscience, l’infinité qui permet d’étendre son application infiniment au delà de l’objet particulier d’où il a été tiré. Et quand il s’agit d’une existence intérieure, c’est de l’expérience encore que nous en avons qu’il faudra dériver sa propre définition, en tant qu’elle réside dans la possibilité même qu’elle a de se donner à elle-même ses propres déterminations.

Mais il y a plus : nous ne pouvons pas poser le problème de l’âme en général en la considérant comme un objet ou comme un concept, nous ne pouvons poser que le problème de notre âme, dans la mesure où elle constitue notre vie propre et notre être même. Car l’âme n’intéresse pas d’abord la connaissance, qui porte toujours sur une réalité qui est hors de soi, mais l’existence, qui ne peut être atteinte que dans une réalité qui est en soi. Quand il s’agit de la connaissance, ce que l’on cherche, c’est la signification d’une existence déjà donnée, de telle sorte que, quand nous avons découvert son essence, nous nous demandons légitimement comment elle a pu accéder à l’existence, au lieu que, quand il s’agit d’une existence qui est la nôtre, et qui est ce que nous la faisons, le problème est pour nous de savoir comment nous parviendrons précisément à lui donner une essence.

D’autre part, l’existence elle-même ne peut pas être déduite : il n’y en a pas de concept ni de notion. Elle ne peut être que constatée. Et nous savons que nous sommes établis dans l’existence avant de savoir qui nous sommes. Notre existence même nous paraît être une existence reçue, même si elle consiste seulement dans la disposition intérieure qui nous en est laissée, dans l’usage que nous en pouvons faire. C’est donc cette existence même qui doit être décrite d’abord : et si l’âme est la révélation de l’existence elle-même, c’est parce que l’existence n’est rien de plus que la faculté d’acquérir une essence.

Loin d’avoir à se demander si l’âme a une existence, il faudrait dire plutôt qu’elle est la seule expérience que j’aie de l’existence précisément parce qu’elle est l’expérience de notre propre accès dans l’existence. Ce n’est qu’ensuite que nous pourrons déterminer le contenu même de l’existence par l’usage que nous en aurons fait. Ce n’est qu’ensuite que l’âme pourra s’interroger elle-même pour savoir si elle est indépendante du corps, si c’est elle qui fonde l’existence du corps ou si c’est le corps qui la fonde. Elle est pour moi l’acte d’être, qui est d’abord un acte de présence à moi-même et au monde, la découverte d’une présence qui se sait et qui se fait elle-même présence. Or cette existence ne cesse de se renouveler en moi pour ainsi dire indéfiniment : et je suis l’acte même qui la renouvelle, qui ne cesse indivisiblement de la produire et d’y consentir. Ce qui exprime assez bien la condition d’une existence de participation, qui ne peut être que l’existence d’une possibilité à laquelle il appartient pour ainsi dire de s’actualiser elle-même. L’expérience que j’ai de mon existence ne peut donc être que l’expérience de cette possibilité elle-même dans l’acte double par lequel je l’évoque et par lequel je l’assume.

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