On demande que l’on démontre l’existence de l’âme. Mais une existence ne se démontre pas. Il n’est possible de la saisir que par une expérience. Seulement nous croyons presque toujours que cette expérience est celle d’un objet, c’est-à-dire d’une représentation ou d’un phénomène, au lieu qu’il n’y a d’objet, de représentation ou de phénomène que par rapport à une conscience qui les pose et qui par conséquent s’introduit elle-même dans l’existence absolue avant de devenir à son tour un repère de toutes les existences relatives. Mais il y a plus : nous pensons à tort que le propre d’une existence, c’est d’être donnée à quelqu’un, c’est-à-dire d’être une existence pour un autre, alors que nous savons bien qu’il n’y a d’existence qu’en soi et par soi et que l’existence donnée ou pour un autre ne se soutient elle-même qu’à condition que nous lui prêtions une existence en soi et pour soi (c’est-à-dire à condition d’en faire une monade), ou à condition de la faire dépendre d’une existence en soi et par soi (c’est-à-dire de notre propre conscience, comme le fait l’idéalisme). Le propre d’une existence, c’est donc d’être intérieure à elle-même ou de se donner l’être à elle-même. Dès lors, l’expérience que nous avons de notre existence n’est point celle d’un objet matériel ou spirituel (à supposer que cette dernière notion ne soit pas une notion contradictoire) : c’est l’expérience d’une activité qui s’exerce, dans laquelle il n’y a plus de distinction entre un objet et un sujet, ou qui est telle que, si on veut que la conscience implique toujours une dualité sans laquelle elle ne serait qu’une chose, elle ne connaisse point d’autre dualité que celle de la possibilité qu’elle met en œuvre et de l’actualisation qu’elle lui donne ; or cette dualité requiert sans doute le temps sans lequel elle serait irréalisable en rendant impossible l’acte par lequel la conscience se constitue et l’âme se crée pour ainsi dire elle-même.
Mais cette observation permet aussi de résoudre le problème classique de l’intuition qui a toujours semblé mystérieux tant que l’on définissait l’intuition par l’identité de l’objet et du sujet. C’est qu’il n’y a d’intuition sans doute que de notre activité elle-même, considérée non pas comme un objet que l’on appréhende, mais comme une opération qui s’accomplit : l’intuition, c’est cet accomplissement même en tant que c’est moi qui le réalise, et où la distinction du sujet et de l’objet se change en l’unité d’une possibilité qui s’actualise. Ainsi quand on transporte le problème de l’intuition de l’ordre de la connaissance, qui est toujours celle de l’objet, dans l’ordre de la conscience, qui est celui d’une activité en train de s’exercer, alors on peut dire non seulement qu’il reçoit la solution qui lui est propre, mais qu’il nous montre encore pourquoi l’intuition appliquée à l’objet a été à la fois si difficile à définir et si justement contestée.
On voit aussi qu’une existence dont nous avons l’expérience dans l’acte par lequel nous en disposons pour le faire nôtre est infiniment éloignée de cette existence que l’on appelle quelquefois à tort ontologique et substantielle, qui est calquée sur le modèle de l’objet, qui est au delà de toute expérience et à laquelle il est impossible, en la rendant indépendante de la conscience et de l’activité intérieure qui la constitue, de conserver encore un caractère spirituel. Il est paradoxal peut-être de ne point vouloir que l’existence de l’âme soit l’existence d’un objet déjà posé. Car cela nous donnerait une sorte de sécurité. Mais cette sécurité ne serait obtenue qu’aux dépens de l’âme elle-même qui, en devenant ainsi une chose, cesserait d’être pour nous une activité à exercer et un devoir à remplir.