Cette analyse montre que nous n’avons pas le droit d’opposer le possible à l’être, comme on le fait souvent, car autrement quel droit aurait-il même au nom de possible ? Comment pourrait-il être distingué du néant ? Dès lors, on soutiendra que le possible s’oppose seulement à l’existence et à la nécessité, comme on le voit dans les catégories de la modalité. Mais ces catégories, précisément parce qu’elles sont des catégories, n’ont aucune signification ontologique. Elles n’atteignent rien de plus que les conditions mêmes de la connaissance phénoménale, où l’existence appartient au phénomène, la possibilité au concept, et la nécessité au mode de liaison du concept et du phénomène. Ici nous ne quittons pas le domaine de l’objet. Or les choses se passent tout autrement quand il s’agit d’une possibilité qui est la nôtre : car cette possibilité n’est pas étrangère à l’existence, elle témoigne seulement d’une existence qui n’est rien que par l’acte même qui la fait nôtre. Et sans doute cette possibilité est astreinte à s’actualiser, c’est-à-dire à se manifester, ou à se phénoménaliser : car autrement elle demeure irrémédiablement subjective et n’a point accès dans un univers commun à tous. Mais le rapport de la possibilité et de l’existence est tout autre chose que celui qui répondait à leur usage gnoséologique. Car alors la possibilité, dans son rôle proprement conceptuel, pouvait bien être définie comme un acte de l’esprit : mais celui-ci n’avait de sens pour nous qu’afin de nous permettre d’atteindre un objet comme donné. De telle sorte que le concept pris en lui-même n’enveloppait que le vide jusqu’au moment où il se refermait sur cet objet dans lequel il venait pour ainsi dire se réaliser. Au contraire, quand il s’agit d’une possibilité qui est la possibilité de nous-mêmes et qui ne s’actualise que par un acte de notre liberté, même s’il n’y réussit que par le concours d’une expérience d’origine extérieure, celle-ci ne peut plus être considérée comme la fin dans laquelle notre propre possibilité vient s’accomplir : elle n’est que le moyen de son accomplissement, qui demeure lui-même purement intérieur à la conscience. Aussi le rapport de la possibilité à l’existence est-il bien différent de ce qu’il est dans la constitution de la connaissance, où nous allons du concept à l’objet et où c’est l’objet qui possède l’existence. Au lieu que dans la création de nous-mêmes, l’existence nous demeure toujours purement intérieure : elle appartient, si l’on peut dire, à la possibilité elle-même en tant qu’elle cherche à se réaliser ; mais si elle ne le peut que par le moyen de la manifestation, ce n’est pas à celle-ci que nous devons attribuer l’existence, car elle garde jusqu’au bout un caractère de phénoménalité. Il est vrai que la possibilité de nous-mêmes ne devient la réalité de nous-mêmes qu’après avoir traversé l’épreuve des choses, mais par une sorte de retour de la liberté sur soi, qui l’oblige à s’engager dans le monde afin de se conquérir.
C’est que la liberté fait la synthèse de la possibilité et de l’existence dans la création de soi, comme la nécessité fait la synthèse de la possibilité et de l’existence dans la représentation du réel. Là en effet où nous avons affaire à un objet qui doit être donné dans l’expérience, l’acte de pensée qui l’appréhende ne peut avoir qu’un caractère purement formel, et son contenu lui vient toujours du dehors. Mais il en va tout autrement quand il s’agit de la vie même de notre moi. Alors, en effet, non seulement c’est la liberté seule, et non plus la nécessité, qui fait la synthèse de la possibilité et de l’existence, mais encore c’est elle aussi qui donne à cette synthèse son point le plus haut de perfection. Car la possibilité ne représente plus ici le concept d’une existence déjà donnée, et avec laquelle il faut nécessairement qu’il soit accordé ; elle ne se distingue pas de l’existence considérée dans cette ambiguïté essentielle où on la voit naître à elle-même avec l’acte qui l’évoque, la choisit et l’actualise. Tout à l’heure l’existence devançait la possibilité qu’elle était chargée de justifier, ce qui fait apparaître souvent la possibilité comme si vaine. Maintenant nous ne disons pas seulement que c’est la possibilité qui devance l’existence, mais que c’est elle qui est l’existence elle-même ; et si elle est astreinte à s’exprimer pour s’accomplir, on ne saurait confondre son existence avec son expression. Car si la liaison de la possibilité et de l’existence ne s’effectue que par un acte de liberté, le plus haut point de la liberté est aussi celui où, sans subir aucune contrainte venue du dehors, elle réduit l’existence elle-même à la possibilité en tant qu’elle en dispose.
On peut dire, par conséquent, que les catégories de la modalité reçoivent une transposition singulière quand on passe de l’expérience objective à la vie intérieure de l’âme. Il y a une sorte de permutation qui se produit entre la possibilité et l’existence, puisque, dans le premier cas, l’existence décide de la possibilité, au lieu que, dans le second, c’est la possibilité qui décide de l’existence, puisque, dans le premier cas, c’est la nécessité qui fait le lien de la possibilité et de l’existence et que c’est la liberté dans le second.