Dans le chapitre précédent nous avons montré la relation qu’il faut établir entre l’âme et la possibilité. Le propre de l’âme, c’est en effet d’exprimer le circuit entre le réel et le possible, qui nous oblige indéfiniment à réaliser le possible et à possibiliser le réel. Et si le possible naît avec l’activité même de l’esprit en tant qu’elle se scinde, afin d’exprimer les conditions mêmes de la participation, en une intelligence, pour qui le réel n’est que représenté, et une volonté, qui introduit ses effets dans un monde commun à tous, alors on comprend que, sous sa double forme d’intelligence et de volonté, l’âme elle-même ne puisse être définie autrement que comme un pur pouvoir. Comment serait-elle autre chose qu’un pouvoir si le propre d’un être spirituel, c’est de se donner l’être à lui-même ? De Dieu lui aussi nous disons qu’il est la toute-puissance, entendant par là sans doute, au moins dans un sens populaire, qu’il est le pouvoir de tout créer, mais, dans un sens plus profond, qu’il est l’acte qui se crée lui-même éternellement, comme si le pouvoir de créer était toujours transcendé par le pouvoir de se créer, dont il n’est sans doute qu’une expression manifestée, ou encore comme s’il était ce tout de la possibilité qui ne se distingue pas à la limite de l’être même du tout, puisque la possibilité n’est rien de plus que ce tout lui-même, en tant qu’il ne cesse de s’offrir à la participation. L’âme est donc le possible, là où il est assumé. C’est dans cette possibilité, en tant précisément qu’elle est reconnue et actualisée, que réside l’intimité de l’être à lui-même. Et c’est pour cela que cette intimité s’exprime d’abord sous la forme de la conscience, dont on peut dire qu’elle est l’évocation et la confrontation des différents possibles, présents tous à la fois dans l’idée même de possibilité pour qu’elle puisse être pensée. Mais l’âme est cette possibilité en tant qu’elle se détermine par le moyen du corps et du monde, sans rien perdre pour cela de son intériorité qui s’enrichit à chaque instant de l’expérience même qu’elle ne cesse de traverser et de dépasser.
Il faut donc définir l’âme comme un pouvoir-être plutôt que comme un être. Ou plutôt il faut dire qu’elle est l’être d’un pouvoir-être. Sans doute, il nous semble toujours qu’un pouvoir n’est rien que dans les effets qu’il produit. Et il arrive que l’on considère tout pouvoir comme une abstraction, par laquelle on tire, de la simple observation d’un effet, l’idée purement verbale d’une virtualité où il serait enveloppé avant de se produire, et à laquelle il s’agissait seulement d’ajouter l’existence. Telle est la critique dirigée par le positivisme contre les puissances de la scolastique. Molière lui avait donné par avance un immense retentissement. Et Bergson lui-même la renouvelle en voulant que le possible cache toujours une démarche régressive par laquelle nous remontons sans cesse de l’être réalisé à un être potentiel qui l’aurait précédé, mais qui, en se réalisant, nous dissimulerait jusqu’à un certain point le caractère créateur de la durée. Pourtant l’expérience du possible n’est pas la simple expérience du réel transportée pour ainsi dire de la perception dans la pensée. Elle est toute différente, non seulement parce qu’elle implique la mise en rapport d’une pluralité de possibles, et parce qu’il manque à chacun d’eux la concrétité qui l’achève, mais encore parce que l’état de suspens où demeure le possible n’a de sens que par un acte de liberté qui le pèse avant de l’adopter. C’est dans la délibération que le possible se révèle à nous comme inséparable à la fois d’une valeur qui exprime, pour ainsi dire, son droit à être, et de la responsabilité que prend l’âme, en le faisant sien, d’engager en lui sa propre destinée.