On comprend maintenant pourquoi toute existence donnée affecte pour nous un caractère matériel, au lieu que toute existence spirituelle présente à son égard un caractère de possibilité. Seulement si cette possibilité a besoin de la matière elle-même pour s’actualiser, ce serait une erreur de penser que l’existence matérielle est, pour ainsi dire, le terme où elle vient, en se réalisant, mourir comme possibilité. Car la possibilité possède de son côté une dignité par laquelle elle l’emporte singulièrement sur toute réalité donnée. C’est que toute possibilité enveloppe en elle la liberté dont elle est en quelque sorte la mise en jeu ; elle exprime son pouvoir d’option et de création, qui tend à devenir la raison d’être de toute réalité donnée. On n’est pas assez attentif au circuit qui fait que, s’il nous appartient toujours de réaliser le possible, il nous appartient ensuite de possibiliser à nouveau le réel, de telle sorte que le possible ne cesse de le nourrir de toutes les déterminations qui lui manquaient avant de s’être réalisé. C’est donc que le possible dont l’esprit dispose après qu’il s’est incarné n’est pas le même que celui dont il disposait avant son incarnation ; ce qui montre quel est le rôle du monde, qui, bien qu’il ne cesse de périr, est nécessaire pour permettre à l’esprit lui-même de s’accomplir.
Mais toute la conception du possible est compromise non seulement du fait qu’il n’y a pas pour nous d’autre existence que celle du donné, c’est-à-dire des choses, de telle sorte que nous sommes obligés alors de reléguer le possible dans un monde qui n’est ni le néant, ni l’être, mais encore du fait que nous considérons le possible comme représentant en idée une forme d’existence semblable à celle qui s’actualisera un jour dans le monde : ce qui nous conduit à nous demander si c’est tel possible ou tel autre qui sera appelé à être. Et, à l’égard du moins de celui qui se réalise, nous nous heurtons inévitablement à l’objection que faisait Aristote au monde des idées, en disant qu’il n’est qu’un double de l’autre. Pourtant si nous maintenons à l’idée son caractère de possibilité, en donnant au mot de possibilité une signification éminemment positive, celle d’une puissance inséparable d’une activité qui l’exerce, alors ces deux mondes apparaissent comme profondément différents l’un de l’autre, mais en même temps nécessaires l’un à l’autre. L’ambiguïté du possible et sa liaison avec tous les autres possibles, qui semblent se rompre dès que l’un d’eux prend place dans le monde, sont une même expression de l’activité de l’esprit considérée à la fois dans son unité et dans son efficacité. Mais il s’agit, pour l’être de participation que nous sommes, de se créer lui-même par son rapport avec ce qui le limite et le dépasse : ainsi le possible se détermine comme possible en se réalisant. Seulement, au lieu de venir se perdre et s’abolir comme possible dans cette réalité où il semble avoir pris corps, il faut qu’il ressuscite afin que nous en obtenions une possession spirituelle et qu’au lieu d’être la possibilité des choses, il devienne, si l’on peut dire, la réalité de nous-mêmes. Que pourrait être notre propre réalité spirituelle, sinon un faisceau de possibilités intérieures dont nous disposons toujours[1] ? Et c’est seulement parce que Dieu est le tout de la possibilité qu’il n’y a rien qui reste en lui à l’état de possibilité, c’est-à-dire qui, bien que constamment offert à la participation de tous les êtres particuliers, ne soit présent en lui comme dans un acte éternel.
L’âme appartient à l’ordre de la possibilité : elle est un rapport entre les deux formes successives de la possibilité ; elle est le pouvoir de les convertir l’une dans l’autre par l’intermédiaire du corps et du monde. Ce qui nous oblige à penser qu’à l’égard du corps et du monde elle en est toujours séparable, bien qu’elle n’en soit jamais séparée. Toutes les fonctions de l’âme apparaissent comme exprimant les différentes manières dont elle se comporte à l’égard du possible : elle porte en elle l’infini de la possibilité ; mais elle opte entre certains possibles pour les actualiser selon la situation qui lui est offerte ; et il n’y a rien qui lui soit donné, soit comme objet, soit comme action déjà accomplie, dont elle ne fasse une possibilité qui contribue à lui donner conscience d’elle-même, à la former et à l’enrichir. Qu’elle puisse inventer sans cesse des possibilités nouvelles et tout changer en possibilités, c’est le signe sans doute qu’étant le pouvoir de tout mettre en question, y compris elle-même, comme nous l’avons dit de la conscience au chapitre I, elle ne cesse de se créer elle-même par un acte de participation ininterrompu à l’acte créateur, pour lequel l’univers entier est appelé en témoignage et lui sert en quelque sorte de médiateur.
Ceux qu’une telle conception risque de décevoir sont aussi ceux qui pensent que les biens de l’esprit sont comme des choses invisibles qu’ils parviendront un jour à contempler et à posséder. Mais rien ne peut exister pour l’esprit que comme un acte qu’il est capable d’accomplir : il ne peut rien posséder que le pouvoir de l’accomplir toujours. ↩︎