Il n’y a donc point de possibilité abstraite ou morte, et qui ne soit en corrélation avec une activité qui trouve en elle la condition même de son exercice. Toute activité est elle-même une possibilité qui s’actualise. Mais le mot même de possibilité n’a de sens qu’au pluriel : il évoque une multiplicité de possibles qui donnent à l’activité ce caractère d’ambiguïté sans lequel elle serait bloquée dans une nécessité qui ne permettrait pas de la distinguer d’une chose déjà réalisée. C’est l’activité qui évoque des possibilités pour être. Ces possibilités peuvent être considérées comme s’excluant les unes les autres quand on les considère comme réalisées, c’est-à-dire comme cessant d’être des possibilités ; mais en tant que possibilités, elles s’appellent au contraire toutes. Ce sont elles qui donnent à l’activité elle-même sa puissance et son étendue. Elles s’excluent dans la mesure où nous sommes assujettis aux conditions d’une existence individuelle qui nous oblige à les matérialiser pour en prendre possession, et par conséquent à les mettre en rapport avec toutes les autres existences individuelles dans un monde qui leur est commun. Mais la possibilité prise en elle-même est indéterminée : elle est l’acte pur en tant qu’il est offert à la participation, ou encore en tant qu’il est l’objet d’une analyse qui discerne en lui cette infinité de possibilités où chaque conscience assume celle qu’elle fait sienne. Nous ne dirons pas que toutes les possibilités particulières doivent être réalisées, sinon en observant d’abord que leur véritable réalité réside dans l’acte dont elles procèdent et non point dans l’appropriation dont elles peuvent être l’objet, qui est toujours l’effet d’un acte libre, ensuite qu’il ne faut pas entendre par leur réalisation leur phénoménalisation, qui n’est que le moyen par lequel une conscience particulière se les approprie. Il y a plus : en disant qu’il faut que tout le possible soit réalisé, on porte atteinte, semble-t-il, à cette parfaite unité et suffisance de l’acte pur qui ne cesse de fournir à une infinité d’existences particulières un moyen de réalisation, mais sans contraindre leur liberté, ni subir lui-même de diminution ni d’altération, quelles que puissent être les alternatives différentes de la participation.
Il n’y a donc de possibilité qu’afin de permettre à la liberté de s’exercer : ces deux termes sont inséparables et l’on peut indifféremment considérer la liberté comme créatrice de la possibilité, ou la possibilité comme la condition de la liberté. Que l’un des deux termes disparaisse et l’autre est incapable de subsister. Cependant, la liberté est la mise en jeu de cette activité dont les différentes possibilités expriment les modes et qui les fait éclater en elle comme les matériaux de sa propre opération. Car qu’est-ce que la liberté elle-même, sinon la disposition que nous avons de nos propres possibilités ? Si nous ne mettons point la liberté en présence de ses possibilités, si elle n’est pas à son tour le pouvoir de choisir entre elles et d’abord de les produire, si elle n’est pas par conséquent la possibilité des possibilités, elle ne se distingue pas de l’acte pur, où toutes les possibilités sont présentes à la fois, mais sans qu’aucune d’elles reçoive un caractère de possibilité autrement que par l’analyse qu’on en pourra faire. C’est dire qu’il n’y a de liberté qu’individuelle et que la possibilité elle-même ne commence qu’avec la participation, en tant qu’elle exprime précisément le moyen par lequel la liberté, en l’assumant, parvient à fonder son existence même. Et si de la liberté aussi nous pouvons dire qu’elle est une possibilité, ce n’est pas seulement en ce sens qu’elle enveloppe en elle sous la forme du possible tout ce qu’elle pourra actualiser un jour, mais en ce sens plus profond que c’est par la possibilité qu’elle engendre que se définit son essence constitutive. La liberté n’est pas proprement le pouvoir d’opter entre ceci ou cela, comme entre des possibles qui lui seraient proposés du dehors, elle est déjà en soi la possibilité actuelle et simultanée de ceci et de cela. Bien plus, la liberté peut se refuser elle-même par un acte libre. Elle peut donc opter à l’égard d’elle-même entre l’être et le néant. La liberté ne serait rien si elle n’avait à chaque instant le pouvoir d’abdiquer par un acte libre, c’est-à-dire d’abandonner la conscience au jeu des événements en l’obligeant à produire et à vérifier en elle la vérité du matérialisme.
Dès lors, la liberté elle-même est une possibilité qui garde un caractère d’indétermination ou, comme le dit Descartes, d’infinité. Elle est l’acte pur en tant qu’il est participé, ce qui explique assez pourquoi elle n’est qu’une possibilité, mais une possibilité qui est elle-même infinie. Seulement cette possibilité ne peut être réelle que si elle est à son tour engagée dans le monde et qu’elle l’enveloppe, pour s’exercer, dans une perspective individuelle : de telle sorte que l’infinité de la liberté reçoit pour ainsi dire une première détermination des conditions mêmes qui lui sont offertes pour s’actualiser. C’est ce que nous exprimons presque toujours en disant que la liberté est associée en nous à une nature. Seulement cette nature n’est une nature que par sa connexion et son opposition avec une liberté. Elle offre à la liberté une détermination de ses possibilités, de telle sorte que sans elle la liberté ne trouverait pas une matière pour agir. La liberté est infiniment au delà de la nature, mais elle a sans cesse à répondre aux propositions que la nature ne cesse de lui faire ; de toutes les puissances dont la nature lui permet de disposer, elle peut faire tantôt un bon et tantôt un mauvais usage. Ainsi le corps propre et le monde qu’il prolonge peuvent être considérés comme les organes de la liberté. Ce sont d’abord des données qui, si on les considère isolément, s’imposent à nous malgré nous : mais il nous appartient de les transformer sans cesse en occasions d’agir qui nous permettent, par le jeu de notre liberté, de former notre propre substance spirituelle. Ce qui explique assez bien, semble-t-il, le caractère rigoureusement unique de chaque destinée individuelle et pourtant l’accord de toutes les destinées entre elles : car elles ne peuvent se réaliser qu’en prenant pour instrument le même monde, qui est en quelque sorte l’expression de leur mutuelle limitation et de leur mutuelle communication.