On en trouverait une confirmation en décrivant l’opération inverse de celle que nous avons étudiée jusqu’ici et dans laquelle nous avons vu le possible chercher lui-même à se réaliser dans les choses. Nous avons pu imaginer ainsi que du possible au réel il y avait une sorte de progrès, ou qu’il y avait plus dans le réel que dans le possible. Mais on oublie presque toujours qu’il y a aussi un progrès du réel vers le possible et que c’est dans cette forme de progrès que l’on saisit le mieux l’originalité propre de la vie de l’esprit. En effet la réalité se présente d’abord à nous comme donnée : elle s’impose à nous malgré nous. Comme telle, elle est inintelligible, étrangère à la conscience et incapable de la satisfaire. Mais nous essayons toujours de la faire nôtre, de lui découvrir un sens, de trouver des opérations qui nous permettent de la penser et de nous en rendre maîtres. Qu’est-ce à dire, sinon que l’acte propre de l’esprit, celui par lequel il se crée lui-même comme esprit, consiste toujours dans la possibilisation du réel ? On est plus attentif sans doute à cette démarche visiblement volontaire par laquelle notre âme essaie de rompre ses propres frontières subjectives, de témoigner de possibilités qu’elle porte déjà en elle afin de les mettre en œuvre dans ce monde qui nous dépasse, qui est commun à tous et où se produisent nos propres relations avec tous les autres êtres. Ce ne sera pas là s’abaisser vers la matière, mais à condition que l’esprit n’accepte pas de s’y laisser emprisonner et d’y faire son séjour. Car il y a une autre face de la vie de l’esprit, celle qui porte justement le nom de réflexion et par laquelle, au lieu d’incarner le possible, nous ne cessons de spiritualiser le donné. Or qu’est-ce que le spiritualiser, sinon le réduire à l’état de possibilité ? Et sans doute nous savons bien que c’est en cela que consiste l’effort de l’esprit quand il passe du sensible à l’intelligible, c’est-à-dire de l’ombre à l’idée : ce qui s’applique non seulement aux choses telles qu’elles se présentent à nous dans l’expérience, mais même aux actions que nous avons faites, dans lesquelles nous avons incarné certaines possibilités, mais qui sont maintenant devenues des choses. Il ne faut pas s’étonner qu’elles obligent l’esprit à reprendre une possession désormais assurée de ces possibilités qui demeuraient incertaines tant qu’il n’avait pas commencé à leur donner un corps.
On ne saurait donc méconnaître l’ascendant que possède le possible sur le réel. La science tout entière n’exprime rien de plus pour nous qu’un ensemble de possibilités : et la science la plus parfaite, qui est la science mathématique, n’enferme que des possibilités pures dont on peut bien dire qu’elles sont des moyens d’agir sur le réel, bien qu’il n’y ait aucun objet réel dans lequel elles viennent s’actualiser d’une manière adéquate. Bien plus, à l’égard du réel, la pensée tout entière n’exprime rien de plus que sa possibilité. Or celui qui tient cette possibilité tient quelque chose de moins et de plus que celui qui tient la chose elle-même : de moins, car la chose qui est devant lui hic et nunc est seule en rapport avec son corps, et qu’auprès d’elle la possibilité ressemble à une abstraction et à une fumée, de plus aussi, non pas seulement parce que la possibilité contient en elle pour ainsi dire une multiplicité infinie de choses en puissance sur lesquelles elle me donne une sorte de droit, mais encore parce qu’elle me livre la signification intérieure de la chose elle-même, sa raison d’être, c’est-à-dire ce pour quoi la chose est faite, loin que la chose doive être mise au-dessus de sa signification et en être elle-même la fin. Nous nous trouvons donc ici en présence de ces deux doctrines opposées selon lesquelles l’esprit jusque dans son essence n’est rien de plus que le serviteur du corps, ou le corps au contraire l’instrument que l’esprit a formé peu à peu pour promouvoir son propre développement.
Les deux opérations qui consistent à réaliser le possible ou à possibiliser le réel sont donc inséparables l’une de l’autre. Elles constituent la trame de notre vie tout entière et forment un circuit qui ne s’interrompt jamais. Mais l’on ne peut pas dire pourtant qu’elles soient réciproques l’une de l’autre. Car le possible n’a besoin de s’incarner dans le réel que par ce qui lui manque, c’est-à-dire qu’il est une forme de la participation qui m’est sans cesse offerte, mais qui ne peut s’actualiser, c’est-à-dire contribuer à la création du monde, qu’en entrant sans cesse en connexion avec toutes les autres formes de la participation. Cependant, l’incarnation n’est pas le but : elle est seulement destinée à m’assurer la possession intérieure de ce qui tout à l’heure n’était qu’un essai subjectif et sans contenu. Je n’actualise le possible dans le monde que pour l’actualiser à la fin dans mon esprit ; et la vie de l’esprit exige à la fois que je passe par le monde et que je m’en délivre. Mais ceux qui ont bien vu le premier point ont cru que le monde était la véritable réalité, et ceux qui ont bien vu le second ont cru que le monde n’était rien de plus qu’une chaîne qu’il fallait briser. Or il faut réhabiliter le monde sans devenir son esclave. Un conflit séculaire entre les philosophes porte sur l’être qu’il convient d’attribuer à l’idée ; et celui-là est philosophe qui a assez de force de pensée pour reconnaître que l’être ne réside point ailleurs. Mais il veut pourtant sauver les phénomènes ; et il ne peut y réussir qu’à condition d’apercevoir que c’est par le moyen des phénomènes que l’idée se constitue et devient proprement nôtre.
Cependant nous ne pouvons pas nous contenter de définir la conscience comme le creuset de la possibilité, d’une possibilité encore indéterminée et incertaine avant qu’elle ait subi l’épreuve des choses et d’une possibilité gonflée de réalité et qui porte en elle-même le pouvoir de s’actualiser intérieurement par ses seules forces quand elle a traversé les choses et les a quittées. Nous ne nions pas qu’au cours de notre expérience cette possibilité, qui a fait retour vers sa propre source, soit pourtant incapable de se suffire : il faut qu’elle recommence sans cesse à s’exprimer et à se manifester dans le monde par des actions nouvelles qui l’enrichissent indéfiniment, du moins dans la révélation qu’elle nous donne d’elle-même, et que ce qu’elle acquiert au cours de tant d’incarnations successives, elle ne parvienne plus à le perdre. Nous nions seulement que la possibilité trouve son dénouement dans l’actualité d’une expérience matérielle : celle-ci n’est jamais qu’un moyen qui ne cesse de disparaître dès qu’il a servi. Et le danger le plus grave de ce nom même de possibilité, c’est de s’opposer à la réalité de manière à évoquer, comme si elles appartenaient l’une et l’autre à deux domaines différents, celui d’une virtualité spirituelle et d’une actualité sensible, sans nous permettre de reconnaître que cette virtualité achève toujours de s’accomplir dans l’esprit et par le moyen des choses, mais non point dans les choses.