Au point où nous en sommes, la possibilité n’est rien de plus qu’une existence de pensée. Or le propre de la possibilité, c’est précisément qu’elle a besoin d’être convertie en une existence réelle. Le possible ne mérite le nom de possible que par un contraste avec le réel qui est aussi un appel vers le réel. Le jour où le possible cesserait de se tourner vers le réel pour trouver en lui son actualisation, il cesserait d’être un possible, il serait une réalité proprement spirituelle qui se suffirait dorénavant à elle-même. Mais c’est la condition précisément d’une existence vivante et incarnée comme la nôtre de ne pouvoir se contenter d’une existence de pensée, ou de faire de cette existence une simple possibilité qui a besoin de porter témoignage dans un monde manifesté, qui est le même pour tous, et où toutes les existences sont solidaires. Ainsi l’indétermination du possible ne peut être rompue qu’à partir du moment où le possible vient prendre forme dans l’expérience d’un objet. Nous trouvons de cette idée une illustration remarquable dans la création artistique où nous voyons bien que les possibles ne cessent de surgir et de se confronter les uns aux autres dans les limbes de l’imagination, alors qu’on ne peut en prendre possession que sur la toile ou dans le marbre, dès que l’œuvre commence à être ébauchée. C’est l’être même du possible que nous ne parvenons à saisir autre part que dans la matière où il se montre : jusque-là, même comme possible, il ne cesse de nous échapper. Et il faut retenir que, par une sorte de paradoxe, c’est notre pensée elle-même qui a besoin d’un objet pour se réaliser, bien que dans l’objet ce soit cette pensée pourtant que nous essayons de surprendre, de telle sorte que l’objet est à la fois l’apparence qui la dévoile et l’écran qui la voile. Ce qui est vrai de la création artistique l’est de toutes les actions de la vie qui témoignent d’une intention toute spirituelle : celle-ci n’est rien qu’un essai incertain tant qu’elle ne s’exprime pas, bien qu’aucune expression ne réussisse tout à fait à la traduire et, à plus forte raison, à l’épuiser. Tout se passe par conséquent comme si l’esprit était tenu à descendre dans la matière, pour être en tant qu’esprit, et comme si pourtant la matière le trahissait toujours.
De là deux conceptions opposées l’une à l’autre et qui nous paraissent méconnaître également le problème en prétendant le trancher : l’une qui, considérant l’intervalle entre l’esprit et la matière comme impossible à franchir, pense que l’esprit se souille dès qu’il entreprend de s’incarner et qu’il n’y a de salut pour lui qu’en se délivrant de la matière, ou en devenant de plus en plus pur ; l’autre qu’il n’y a rien de réel que le réalisé, de telle sorte que l’esprit n’est rien de plus dès lors que la matière elle-même en train de s’organiser et de prendre forme. Mais il est vain d’une part de penser que l’esprit puisse agir, c’est-à-dire non pas seulement sortir de la possibilité, mais prendre conscience de lui-même comme possibilité, autrement qu’en cherchant à actualiser cette possibilité, ce qui doit obliger la matière à témoigner pour elle, et d’autre part de penser qu’aucune œuvre matérielle puisse avoir un sens autrement que comme signe d’une opération de l’esprit et comme moyen de son accomplissement.
Or c’est ici que se trouve, semble-t-il, la difficulté centrale du problème de la possibilité : car si la possibilité n’a d’existence que dans la pensée, c’est pourtant une existence insuffisante, puisque le possible tend toujours vers une actualisation qui ne peut se produire que par le moyen du corps et du monde. Il était donc naturel de considérer l’existence possible, ou l’existence en pensée, comme se dénouant nécessairement dans une existence réelle, que l’on confondait avec l’existence matérielle. En ce sens on peut dire que le matérialisme nie la pensée comme possibilité, ou du moins affirme que cette possibilité n’est rien tant qu’elle ne vient pas s’incarner dans le monde des choses et le transformer. Elle passe alors du domaine de la subjectivité privée dans celui de l’objectivité publique : elle a une efficacité visible et elle permet aux hommes de communiquer les uns avec les autres et d’agir les uns sur les autres. La thèse qui réduit l’être de l’âme à l’être d’une possibilité pourrait donc servir à justifier le matérialisme, qui est une croyance populaire en accord avec le témoignage immédiat de notre expérience sensible ; car celle-ci ne peut rien connaître de la possibilité sinon dans les choses où elle se réalise et s’accomplit. Cependant c’est vouloir que l’esprit sorte de lui-même pour abdiquer au profit d’une réalité qu’il a modelée, mais qu’il est ensuite obligé de subir (comme on le voit dans toutes les applications de la science), et que l’opération intemporelle qui le faisait pénétrer dans l’intimité même de l’être vienne se consommer dans une apparence extérieure et périssable. Mais personne n’admettra qu’il en soit ainsi : c’est qu’en s’actualisant à travers les choses, le possible permet l’actualisation de la pensée comme telle. Et c’est cette pensée que nous parvenons à appréhender dans la forme même qui l’exprime, mais qui n’en est pourtant que le véhicule. C’est donc la condition propre de notre âme d’être obligée de s’incarner, de transformer ses intentions en œuvres qui les déterminent et les éprouvent, et d’abandonner ces œuvres elles-mêmes dès qu’elles lui ont servi à réaliser sa propre possibilité spirituelle. La vie de l’âme est un circuit qui va d’elle-même à elle-même à travers le corps ; et chacun sent que la plus humble de ses actions est tendue entre une possibilité et une acquisition. Mais qu’est-ce que cette acquisition elle-même, sinon la transformation d’une possibilité initiale d’abord indéterminée et qu’il ne pouvait réaliser qu’avec le secours des choses, dans une puissance spirituelle qu’il peut exercer désormais par sa seule initiative ? Et qu’est-ce que la vie de l’esprit, même quand on la considère dans sa plus parfaite pureté, c’est-à-dire en la détachant de tout contact avec la matière, sinon un faisceau de possibilités dont nous disposons et que nous pouvons actualiser dans notre conscience sans avoir besoin désormais de l’intermédiaire des choses ? Mais il a fallu pour cela y avoir recours.
Dès lors, quand on parle de la possibilité et de son actualisation, il ne faut pas s’arrêter à son actualisation extérieure. Cette actualisation elle-même demande une autre opération qui est, si l’on veut, une désincarnation, dans laquelle on retrouve la possibilité qu’on avait mise en œuvre, mais qui est devenue intérieurement disponible. Il faut donc avoir passé par le monde pour parler de s’en retirer. Et celui-là qui croirait pouvoir le quitter avant d’y être entré n’emporterait avec lui que des vœux qu’il serait incapable de remplir : c’est le monde assumé et rejeté qui embrasse tout l’horizon de la vie spirituelle.