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En découvrant dans la possibilité le moyen de la participation, on parvient aisément à expliquer le degré de réalité qui lui appartient et la manière dont elle se constitue. Tout d’abord on peut dire que la possibilité a une forme d’existence qui est mixte entre celle de l’acte où elle puise (ou de l’acte qui en dispose) et celle de la réalité qui l’actualise. L’acte est toujours au-dessus de la possibilité, soit que l’on considère l’acte d’être dans son unité indivisée comme réunissant en lui toutes les possibilités avant qu’elles soient distinguées par l’analyse, soit que l’on considère l’acte particulier qui isole l’une d’elles et qui la réalise. Ainsi, on peut dire que l’être même ne se distingue pas de la totalité du possible, mais qu’il n’y a rien pourtant en lui qui soit à l’état de simple possibilité. Car le possible naît comme possible à partir du moment où la pensée commence à s’exercer, de telle sorte qu’il est toujours en corrélation avec l’apparition de l’individu et du temps : c’est là la condition qui permet à celui-ci à la fois de s’affranchir et de s’accomplir. Telle est la raison pour laquelle le possible semble une création de la pensée, mais une création qui exprime une relation entre l’acte suprême auquel toute existence est suspendue et l’acte propre d’une conscience particulière : c’est là en quelque sorte le jeu qui est laissé à la liberté. Or le même acte qui crée pour ainsi dire sa propre possibilité la réalise, c’est-à-dire lui donne place dans ce monde de l’expérience qui est un monde commun à tous et où tous les individus se déterminent mutuellement.

On peut dire par conséquent que la possibilité exprime ma limitation d’une double manière : elle l’exprime d’abord par rapport à l’activité dans laquelle elle puise, puisqu’elle divise celle-ci et en quelque sorte l’arrête et la retient afin précisément que je puisse assumer librement la charge de la réaliser, et elle l’exprime encore si on la compare non pas à l’acte dont elle procède, mais au monde réalisé, à l’égard duquel elle paraît flottante, irréelle et pour ainsi dire inachevée jusqu’au moment où elle vient s’y inscrire, non point il est vrai sans subir l’influence de tout ce qui l’entoure, et qui ne cesse de l’infléchir ou de la contraindre, aussi longtemps qu’elle continue à s’actualiser. Mais en même temps qu’elle atteste ma limitation, elle atteste aussi mon initiative et mon indépendance spirituelle. L’âme est un être capable de penser le possible et de le réaliser. C’est cette pensée du possible qui la détache du tout de l’être avec lequel elle serait autrement confondue et qui lui permet de coopérer à la création à la fois de soi et du monde. De là un double privilège qui est inséparable de la double limitation par laquelle nous l’avons définie d’abord : car c’est la pensée du possible qui me libère et par conséquent me sépare de l’être total afin de me permettre de créer mon être propre ; et c’est elle qui me sépare de l’être actualisé afin de me permettre de collaborer à son actualisation.

Mais la possibilité a un autre sens encore. Car on a toujours lié d’une manière légitime la possibilité avec l’infinité. Le propre de la possibilité, c’est d’exprimer le lien de l’absolu et de l’infini, et pour ainsi dire la conversion de l’un dans l’autre. Mais on ne peut introduire dans l’absolu l’idée de l’infini qu’à condition d’imaginer une série de termes qui ne s’achève jamais. L’infini est donc l’absolu considéré dans son rapport avec une série dont il est l’origine et non point le terme. Car le propre de l’infini, c’est de n’avoir pas de fin, c’est-à-dire d’être une possibilité qui n’aura jamais fini de s’actualiser, et par conséquent qui restera toujours à l’état de possibilité. On s’explique ainsi pourquoi le possible nous semble toujours être ce à quoi il manque quelque chose pour être. Mais on commet une erreur en voulant que l’être dont il s’agit ici, ce soit l’être tel qu’il est donné dans une expérience, c’est-à-dire l’être du phénomène. Car le possible dépasse le phénomène et plonge dans un être-source qui est au-dessus de toutes les déterminations et qui les contient toutes avant qu’elles se divisent et s’opposent. Toute la théorie du possible se trouve viciée sans doute par le fait que, considérant une chose, puis la possibilité de cette chose, il nous semble qu’une telle possibilité est la chose elle-même, mais seulement en idée, c’est-à-dire privée non pas seulement de l’existence, mais de tous les caractères concrets qui la réalisent, au lieu qu’il n’y a pas de possibilité isolée et que, quand on remonte d’une chose à sa possibilité, ce que l’on trouve c’est un faisceau de possibles, tous contenus dans l’acte encore indivisé d’où ils proviennent et qui ne peuvent se réaliser que séparément, c’est-à-dire en se soumettant aux conditions d’une existence individuelle et temporelle.

Cependant l’infinité n’est pas seulement inséparable de la possibilité en tant qu’elle trouve dans l’acte pur un principe de renouvellement qui ne lui manque jamais, mais aussi en tant qu’elle implique une possibilité tendue vers une actualité qu’elle ne parviendra jamais à achever. Le possible est toujours lié à l’idée d’un développement sans limites. La multiplicité toujours renaissante des existences individuelles est déjà un témoignage de cette richesse infinie du possible à laquelle le monde des déterminations doit demeurer toujours inadéquat. Et il n’y a pas d’existence particulière qui ne déploie devant elle l’avenir comme une sorte de champ ouvert à l’actualisation de tout le possible. Or si les déterminations ont un caractère à la fois phénoménal et périssable, l’âme elle-même, qui les produit ou qui se produit en les produisant, n’accepte pas d’être bornée par elles : et la foi dans l’immortalité n’exprime rien de plus que cette certitude que l’âme, en tant qu’elle est définie comme notre propre participation à l’absolu, est elle-même la possibilité de l’absolu que nous ne cessons d’actualiser dans un développement qui ne connaît lui-même aucun terme[^2]. Il y a par conséquent entre l’actualité de l’absolu et l’infinité de la possibilité une identité fondamentale et pourtant une distinction profonde qui suffisent à expliquer, en ce qui concerne chaque existence particulière, à la fois sa dépendance ontologique et son indépendance essentielle.

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