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L’« ergo » du Cogito appelle cependant quelques explications. Et trop souvent on est porté à l’oublier, comme Descartes l’a fait, en rapprochant jusqu’à les identifier les deux propositions : je pense, et, je suis, tant il est vrai que leur liaison est moins une inférence qu’une intuition, ou du moins une de ces inférences immédiates qui excluent la mémoire et le temps et qui sont par conséquent des intuitions véritables. On ne peut contester que l’ « ergo » ne soit un appel à la réflexion, qu’il n’évoque par conséquent une dualité de notions enveloppée sans doute dans une expérience unique, mais qu’il importe de lier après les avoir distinguées. Que je conclue de la pensée à l’existence, c’est m’obliger à reconnaître l’objectivité de ma propre subjectivité. L’argument est destiné, comme tout raisonnement, à justifier aux yeux d’autrui et à mes propres yeux une évidence. Il montre qu’il y a un caractère d’universalité qui se trouve impliqué dans une expérience qui est pourtant la plus personnelle et même la plus secrète de toutes. Car non seulement je me prouve à moi-même, c’est-à-dire j’éprouve par la réflexion la liaison des deux notions de pensée et d’existence en explicitant leur rapport comme si j’étais un autre, mais encore j’invite les autres, d’une part, à accomplir pour leur compte la même opération personnelle et secrète, et d’autre part, en donnant une forme logique à la liaison subjective entre la pensée et l’existence, à reconnaître qu’elle est fondée aussi bien en moi qu’en eux-mêmes. Nous retrouvons ici l’objet commun de toute démonstration, qui est de permettre aux hommes de s’entendre en s’obligeant à réaliser des opérations intérieures par lesquelles ils se communiquent, pour ainsi dire en les vérifiant, la certitude de leurs intuitions, c’est-à-dire le moyen de les retrouver.

On peut dire par conséquent que le Cogito est une intuition, mais toujours prête à se développer sous la forme d’un raisonnement. Descartes nous montre lui-même comment c’est dans l’expérience individuelle que nous apprenons à découvrir la généralité des principes. Ainsi, déjà dans l’intuition de notre existence comme être pensant, nous apercevons l’évidence de ce principe que tout ce qui pense est, ce qui permet de faire du sum la conclusion d’un raisonnement déductif, alors que, si nous considérons pourtant l’enchaînement historique de nos connaissances, c’est non pas seulement dans la connexion nécessaire de l’existence et de la pensée telle que je l’éprouve en moi-même, mais dans leur unité originaire et indivisible que se trouve fondée la conscience que nous prenons de l’implication des deux notions dès que nous les avons séparées. Et telle est la raison pour laquelle, dès que l’enquête psycho-métaphysique de Descartes se convertit en une ontologie intellectualiste chez Malebranche ou Spinoza, nous observons une sorte de régression du Cogito, soit que l’impossibilité de distraire en moi l’existence de la pensée devienne, comme pour Malebranche, une suite de la proposition générale « le néant n’a pas de propriétés », soit que le Cogito disparaisse encore, comme pour Spinoza, en tant qu’il est l’affirmation personnelle du je, avant de se résoudre dans une affirmation empirique et anonyme, Homo cogitat. Mais la gloire impérissable de Descartes, c’est précisément de nous avoir introduit dans l’intimité de l’être par la voie de l’intimité personnelle, de telle sorte que l’ergo du Cogito n’exprime rien de plus que la nécessité où nous sommes de considérer comme universellement et ontologiquement valable une expérience dont on aurait pu craindre d’abord qu’elle n’eût qu’une valeur subjective et individuelle.

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