Mais on ne peut pas se contenter de faire du corps l’apparence de l’âme (comme on l’a montré au § 3) et le moyen par lequel les différentes consciences communiquent (comme on vient de le montrer au § 4). L’important, c’est d’apercevoir qu’il faut que l’âme s’exprime pour être. Elle est un être dont l’essence, si l’on peut dire, est de se manifester. Le corps est engendré par l’âme comme le moyen par lequel elle passe du domaine de la possibilité dans le domaine de l’actualité. Non pas que l’on veuille dire qu’il n’y a pas d’autre actualité que celle du corps, ce qui justifierait le matérialisme, mais seulement que, par une sorte de paradoxe, l’âme ne peut s’actualiser elle-même comme âme que par le moyen du corps. L’intériorité en effet, c’est cela même qui a besoin d’être extériorisé pour devenir intérieur à soi. De là cette dualité que nous ne cessons de reconnaître entre le dedans que nous cherchons à exprimer et le dehors par lequel nous l’exprimons, c’est-à-dire la dualité entre une virtualité qui porte toujours en elle un caractère d’indétermination et d’infinité et une réalité dans laquelle elle prend forme et qui l’oblige toujours à se déterminer et à se circonscrire. C’est au dedans de nous que se produit l’acte de participation par lequel nous prenons conscience de cette virtualité, mais elle demeure elle-même subjective et individuelle aussi longtemps qu’elle ne s’est pas éprouvée dans ce monde où toutes les formes de la participation viennent se confronter et s’accorder. La vie de l’esprit implique indivisiblement un secret et un témoignage : c’est quand le témoignage est donné que le secret s’affirme ; ce qui ne veut pas dire qu’il vient s’abolir dans le témoignage, mais que le témoignage au contraire sert à nous découvrir le secret comme secret. C’est que, quand le témoignage est refusé, le secret se dissipe et se perd : il n’est plus le secret de rien. On ne peut jamais manifester qu’une intériorité, mais cette intériorité n’est rien, même comme intériorité, sans la manifestation. Et c’est pour cela que l’on n’a pas tort de montrer ce qu’il y a de stérile et d’épuisant dans ce mouvement de la conscience qui irait sans cesse du dedans au dedans, en refusant toujours le dehors, comme s’il était un pur divertissement. Dans ce refus, il y a non seulement timidité et manque de courage, mais impuissance à saisir cette réalité intérieure à laquelle on prétend s’attacher et dont on voit bien qu’elle ne cesse de nous fuir : c’est qu’elle n’est rien que par son accomplissement, et tout accomplissement engage notre responsabilité à l’égard non pas seulement de nous-même, mais des autres êtres et de l’univers tout entier. La contemplation qui n’a pas traversé l’action risque de n’être elle-même qu’une aspiration ou un rêve. Malgré les apparences, on approfondit davantage le dedans quand on va du dedans au dehors que quand on reste confiné au dedans.
C’est donc une vue superficielle que celle qui consiste à considérer le corps et l’âme comme deux sortes de réalité hétérogènes l’une à l’autre et associées pourtant de telle manière qu’il y aurait entre elles un mystérieux parallélisme. Cette hypothèse de méthode non seulement s’expose à toutes les critiques qui dérivent de l’impossibilité d’établir une correspondance entre deux séries de termes incomparables, mais encore elle est inintelligible en elle-même parce que la diversité de ces deux séries affrontées dont l’une est seulement le double de l’autre ne reçoit aucune explication et exclut la possibilité d’en recevoir une. Il n’en est plus ainsi dès que, approfondissant davantage leur hétérogénéité même, on se rend compte qu’elle ne comporte pas proprement deux séries de termes, mais d’une part des phénomènes observables qui s’ordonnent dans l’espace et dans le temps, et d’autre part, une activité en puissance et qui ne cesse de s’actualiser par le rapport qu’elle soutient avec le corps, c’est-à-dire en s’incarnant. Dès lors le rapport de l’âme et du corps n’est pas le rapport d’une forme de réalité avec une autre forme de réalité qui l’accompagne toujours, mais d’une possibilité avec l’instrument de son actualisation. Le rapport de l’âme et du corps, c’est pour nous le secret de l’être réduit au problème de la naissance du possible et de la conversion du possible en réel. Le possible en effet naît avec l’acte de liberté, en tant que celui-ci exprime, dans la participation elle-même, l’initiative qui la fait nôtre : cette participation suppose l’absolu de l’être en tant que nous trouvons en lui tous les possibles dont nous avons la disposition. C’est sur eux que délibère la conscience : et ils forment tout son contenu dès qu’on accepte de la réduire à une conscience purement intentionnelle. Mais ces possibles ne peuvent dépasser l’horizon de notre subjectivité individuelle qu’à condition précisément de rencontrer ces résistances extérieures que le monde ne cesse de leur offrir en tant qu’il est déjà une participation réalisée : c’est en lui qu’ils cherchent alors à prendre place. En les incorporant dans le monde, nous nous incorporons nous-mêmes au monde. L’union de l’âme et du corps exprime la double condition pour que le moi puisse s’accomplir : sans le corps, il ne serait qu’une pure possibilité et sans l’âme, il ne serait qu’une chose dépourvue d’intériorité et qui ne pourrait dire moi.
Toutefois une telle explication, si elle peut être ratifiée facilement par l’expérience commune, fait apparaître dans notre exposé une difficulté singulièrement grave. Car d’une part, il n’y a d’être que du côté de l’intériorité, et par rapport à elle, l’extériorité n’est qu’un pur phénomène ; et d’autre part, cette intériorité est définie maintenant comme une pure possibilité que l’extériorité seule réalise. Mais la contradiction se résout si, au lieu de chercher une voie intermédiaire entre ces deux thèses, on donne à chacune d’elles toute sa force. Alors nous voyons que, si l’être est purement intérieur à lui-même, c’est seulement dans la mesure où il est l’acte par lequel il se crée. Mais la création est une et indivisible, de telle sorte qu’à l’échelle de la participation il n’y a de création de soi que celle qui traverse le monde et que le monde ratifie ; elle intéresse notre être tout entier dans son activité et dans sa passivité à la fois ; elle a besoin du corps afin précisément d’entrer en relation avec ce qui la dépasse et en devenir solidaire. Toutefois le monde lui-même, en tant qu’il nous est extérieur, n’est pour nous qu’un monde d’apparences ou de phénomènes. Il n’est pas le but de la création ; il en est seulement la forme visible et, si l’on peut dire, l’instrument : car c’est grâce à lui que les êtres particuliers parviennent à se créer eux-mêmes en demeurant à la fois séparés les uns des autres et pourtant interdépendants. Aussi, à l’inverse de ce que l’on croit, nulle action extérieure n’a de sens que si elle permet à une action intérieure de se réaliser par son moyen. Toute possibilité spirituelle est destinée à recevoir un accomplissement spirituel, mais elle n’y réussit que si elle réussit d’abord à s’incarner afin de triompher à la fois de la subjectivité et de l’isolement. Cependant cette incarnation n’est pas elle-même un point d’arrivée. Le corps meurt perpétuellement à lui-même. Toute action matérielle se dissipe, mais par elle c’est notre âme elle-même qui est changée ou plutôt qui devient ce qu’elle est, c’est-à-dire qui pénètre de plus en plus profondément, par un circuit ininterrompu, dans cette vie de l’esprit pur dont il semblait qu’elle se détachait quand elle n’était encore qu’une possibilité qu’il s’agissait pour nous de rendre réelle. Ainsi se découvre à nous la signification du corps et du monde qui ne peuvent être regardés ni comme des apparences trompeuses dont il faut se détourner et apprendre à se passer, ni comme des réalités dernières hors desquelles il n’y a que des virtualités sans consistance, mais comme l’unique voie que nous ayons, mais une voie seulement, pour faire de ces virtualités elles-mêmes autant d’actes intérieurs qui deviennent toujours disponibles, et qui non seulement survivent au corps et au monde, mais encore ne vivent que de leur incessante disparition.