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Ce serait en effet une définition insuffisante du corps que de le réduire à une simple apparence, et de penser, comme il arrive dans certaines formes intransigeantes du dualisme, que l’apparence n’est là que pour que nous l’abolissions afin de découvrir derrière elle l’être même qu’elle nous dissimule. Car la question est toujours de savoir pourquoi il y a des apparences. Cependant il est facile de voir que notre existence, en tant qu’elle est limitée, ne peut pas demeurer purement intérieure à elle-même ; car elle est limitée par cela même qui est extérieur à elle et avec quoi elle est donc toujours en relation : sa limite est pour ainsi dire la surface créée par la rencontre entre sa propre activité intérieure et les activités qui proviennent du dehors et contre lesquelles elle vient en quelque sorte se heurter. Ainsi elle s’extériorise elle-même par l’impossibilité où elle est d’être une intériorité sans défaillance.

Mais il y a plus : si on supposait qu’elle demeurât purement intérieure à elle-même et s’affirmât elle-même sans pouvoir être affirmée par un autre, elle serait une subjectivité sans objectivité, elle ne se distinguerait pas d’une existence de rêve. Toutes les subjectivités resteraient insulaires ; elles ne feraient pas partie d’un même monde. Je doute parfois, malgré le Cogito, de l’existence de ma propre subjectivité si elle n’est pas confirmée et érigée par autrui en objectivité. Il est évident que quand je parle de l’objectivité de ma propre subjectivité, je requiers une autre conscience qui peut la poser, c’est-à-dire qui, par l’intermédiaire de son corps, puisse transcender sa propre subjectivité individuelle en posant la mienne par le moyen de mon corps. Mais pour expliquer ce paradoxe, il faut supposer non pas seulement qu’en droit chaque subjectivité est un infini en puissance, c’est-à-dire peut retrouver, sous une forme virtuelle, ce qui est actualisé par une autre, mais encore qu’elles communiquent l’une avec l’autre dans un univers spirituel qui leur est commun, et que le corps qui les individualise et qui les sépare est aussi l’indice de leur double secret et le moyen de le pénétrer.

Que d’une manière générale le monde des corps soit le témoin du monde des esprits et qu’il serve d’image et de véhicule à la communauté des relations qui les unissent, c’est ce que l’on voit déjà assez clairement quand on songe que chaque corps, bien qu’il possède une existence circonscrite, unique et indépendante, est pourtant l’objet d’une science qui est la même pour tous et qu’il a besoin de tous les autres corps pour le soutenir dans une expérience qui est continue et dont aucun élément ne peut subsister séparément. Ajoutons que l’unité de l’expérience objective est elle-même l’œuvre de la pensée, entendons par là de chaque conscience et de toutes, de telle sorte qu’il y a une unité de la pensée que la diversité des consciences ne parvient pas à briser, mais que le même corps qui la brise sert aussi à la rétablir. Cependant nous savons qu’au delà même de cette communication entre les consciences dont le corps est le moyen, il y a une communion plus intime qui peut se passer du concours des corps, et qui est d’autant plus parfaite que les signes qu’elle emprunte au corps sont eux-mêmes plus légers et plus prompts à s’évanouir. Ainsi exister, c’est exister à la fois pour soi-même et pour un autre, et nous n’existons pour un autre que par le moyen du corps. S’il n’est pas vrai que nous n’existons que pour un autre (ou pour nous-même en tant que nous sommes en relation avec cet objet qui est notre corps), comme on le pense souvent, il n’est pas vrai non plus que nous n’existons que dans le secret de notre subjectivité : car exister, c’est mettre en relation notre propre subjectivité avec une autre subjectivité, c’est-à-dire avec l’univers de la subjectivité, ce qui n’est possible que dans la mesure où elle est inséparable d’une objectivité qui lui sert pour ainsi dire de témoin. Mes limites me séparent du tout de l’être et font de mon être propre un être fermé sur lui-même ; mais il suffit qu’elles soient reconnues par un autre pour que je puisse être inscrit du dehors dans le tout de l’être avec lequel je n’avais jusque-là de communication que du dedans et par l’acte de la participation ; ma subjectivité cesse d’être solitaire, elle entre en rapport avec tous les autres modes de l’existence participée et contribue avec elles à former le même monde. Ainsi on pourra méditer le mot si profond de Novalis : que « le siège de l’âme se trouve au point de rencontre du monde intérieur et du monde extérieur, en chaque point où ils se touchent et où l’un pénètre l’autre ». C’est dire qu’au lieu de chercher l’âme dans quelque partie secrète de notre corps, dans le cœur comme les anciens, ou dans le cerveau comme les modernes, ou dans quelque partie centrale du cerveau comme la glande pinéale, il faudrait plutôt essayer de la saisir là où, en se montrant au jour, elle parvient à la fois à s’exprimer et à se réaliser, là où elle épanouit toutes ses puissances en les rendant sensibles à elle-même et aux autres, là où se trouvent toutes les antennes qu’elle dirige vers le monde extérieur, toutes les voies d’accueil pour toutes les actions qu’elle en peut recevoir, là où le dedans et le dehors, au lieu de s’opposer l’un à l’autre, s’embrassent et ne font qu’un. Ainsi le corps n’est l’apparence de l’âme que pour rendre en quelque sorte l’âme présente au monde, qui n’est désormais le champ des lois de la nature qu’afin de devenir le champ de toutes nos opérations spirituelles.

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