Si l’opposition de l’âme et du corps correspond à la dissociation de l’intériorité et de l’extériorité qui sont toujours inséparables l’une de l’autre dans la conscience que le moi a de lui-même, alors on voit que c’est l’âme qui exprime l’être que nous sommes, tandis que le corps, c’est d’abord l’apparence que nous sommes pour autrui. C’est en effet par l’activité dont nous disposons, par la mise en jeu d’une initiative qui dépend de nous seul, que se fonde notre être propre. Et le corps, qui la limite, lui donne une forme extérieure faite de l’ensemble des points où sa puissance d’expansion vient s’arrêter et mourir. Il est contradictoire d’imaginer qu’une activité infinie puisse avoir un corps : elle est au delà de l’espace (ou, ce qui revient au même, elle remplit tout l’espace), comme elle est au delà du temps (ce qui veut dire qu’elle est à la fois instantanée et éternelle). On peut dire par conséquent que l’âme dessine elle-même sa forme dans l’espace et sa courbe dans le temps par les frontières mêmes qu’elle se donne et qui constituent pour ainsi dire les bornes de son domaine. Aussi ce mot de Platon, que l’âme est enfermée dans le corps comme dans une prison, est-il plus juste qu’on ne pense. Non pas que son regard ne puisse franchir les murs de cette prison, mais c’est son regard seulement. Elle pense ce qui n’est pas elle : mais ce qu’elle est, elle le sent. On a donc raison de considérer l’âme comme invisible, au moins dans son essence propre. Mais le corps, c’est l’âme devenue visible, c’est-à-dire réduite à sa propre apparence. C’est pour cela que le corps est l’expression ou la manifestation de l’âme : dans sa forme spécifique, il est l’expression des puissances de l’âme humaine en général ; dans sa forme individuelle, il est l’expression des puissances propres à chaque âme en particulier, dans sa forme mobile et variable, des modifications intérieures qu’elle ne cesse d’éprouver. Ainsi, c’est l’âme que l’on cherche à connaître à travers le corps : et le matérialiste lui-même sait bien qu’elle est la réalité qu’il s’agit d’atteindre à travers une apparence qui la cache à la fois et qui la livre. Le corps tourne notre âme vers le dehors. Et c’est précisément parce que le corps lui donne des frontières que le corps ne pourra être connu que de quelqu’un qui est situé au delà de ces frontières. Il évoque une conscience étrangère, un autrui intérieur à lui-même, pour lequel il n’est d’abord qu’une extériorité sans intériorité, c’est-à-dire pour lequel il est un corps, sans être son propre corps. Il n’est alors pour cette conscience étrangère qu’une apparence ; mais il devient une apparence expressive, en lui rendant pour ainsi dire présente la conscience même dont elle est le corps. Or chacun de nous est pour lui-même comparable à ce spectateur étranger : il peut regarder son propre corps comme le corps d’un autre, précisément parce que ce corps, étant sa propre limite, appartient pour lui à l’extériorité. Non pas décisivement toutefois, car il ne peut ni le projeter hors de soi autrement que dans les parties de lui-même qui peuvent devenir l’objet du regard, ni le distraire de l’affection sans laquelle il ne serait pas sien. Il importe encore de remarquer que le corps n’est proprement une apparence que par sa surface et que, si toutes les parties intérieures du corps peuvent être dénudées et devenir des apparences à leur tour, ce n’est pas sans qu’une atteinte soit portée à l’intégrité même du corps. C’est que le dedans du corps est nôtre par l’affection : il ne peut pas l’être par la représentation. Son rôle est donc de demeurer caché. Il est pour nous la plus mystérieuse des choses, dont nous nous étonnons toujours qu’elle puisse être nôtre quand la science nous la découvre comme telle, et la chose en même temps la plus difficile à renier comme nôtre, puisque notre moi en ressent toutes les blessures. Mais cette périphérie du corps qui fait de lui une apparence a un caractère hautement significatif : ce n’est que par elle que l’on peut comprendre la fonction remplie par le corps ; elle est une frontière entre le dedans et le dehors qui crée entre eux une séparation, mais à travers laquelle se produisent entre eux toutes les relations et tous les échanges. Il est donc vain de penser que l’on puisse établir une coupure entre l’être du moi et son apparaître. Et il ne suffit pas de dire que le corps est essentiel au moi parce qu’il définit les limites sans lesquelles celui-ci ne pourrait pas se distinguer de l’être pur ; il faut dire encore qu’il appartient à l’essence même du moi d’apparaître, parce que c’est seulement en se produisant au dehors dans le monde de l’apparence qu’il peut devenir une présence pour un autre et entrer en communication avec lui dans une société spirituelle, où chacun non seulement ne cesse de découvrir ce qui lui manque, mais encore ne cesse de s’enrichir de tout ce qu’il reçoit et de tout ce qu’il donne.
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