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On a reconnu dans le chapitre II comment le moi est lui-même inséparable du corps, ou encore comment c’est par sa liaison privilégiée avec ce corps qui est le mien que la conscience devient la conscience que j’ai de moi. Mais le rapport du moi avec le corps est comparable au rapport de la conscience avec le moi. Car, comme je ne puis parler de conscience qu’en invoquant la conscience que j’ai de moi-même, bien qu’elle enveloppe avec le moi le monde tout entier dans lequel il est engagé, ainsi je ne puis parler de moi autrement qu’en montrant la liaison du moi et du corps, bien que le moi lui-même règne au delà du corps et qu’il cherche toujours à s’en évader. Bien plus, comme la conscience et le moi constituent une unité indivisible et que c’est seulement par analyse que je puis distinguer dans cette unité deux aspects, l’un par où je considère son illimitation potentielle et que j’appelle la conscience, l’autre par où je considère son point d’attache dans la participation et qui est toujours un moi actuel et limité, de même, dans la conscience que j’ai de moi, le moi et le corps ne peuvent pas être séparés, bien que le moi ait une puissance de rayonnement qui dépasse le corps et le prend seulement comme appui, et que le corps à son tour n’exprime que ce point d’attache du moi dans le monde qui détermine à la fois sa perspective et son horizon.

On a montré dans le chapitre II, au paragraphe 4, comment le corps propre est l’origine et le modèle de tout ce qui dans le monde peut être regardé comme mien. Mais le moi et le mien ne peuvent pas être dissociés parce que le moi est le pouvoir de l’attribution ou de l’appartenance, de telle sorte que, s’il n’y avait rien dans le monde qui pût être dit mien, il n’y aurait rien non plus qui pût être dit moi, ou encore le moi serait une forme vide, une possibilité à laquelle il manquerait la condition même qui l’actualise. Le moi est lié au mien de telle manière qu’il n’y a rien qui soit mien qu’on ne puisse refuser de confondre avec le moi (comme on le voit non seulement de mon corps, mais même de mes pensées et de mes sentiments) et que tout ce qui est mien adhère pourtant au moi d’une manière si étroite que je suis toujours menacé d’oublier le moi au profit du mien. L’erreur est particulièrement inévitable avec le corps précisément parce que le corps est toujours présent, qu’il est un mien dont le moi ne se sépare jamais et qu’il exprime pour le moi non pas seulement son moyen d’insertion dans le monde, mais encore ce caractère de limitation sans lequel il n’y aurait dans le monde aucun moi individuel, distinct de tous les autres. L’affirmation de l’existence de l’âme consiste précisément dans le refus d’identifier le moi avec le corps, ou, si l’on veut, le moi avec le mien, bien qu’il soit pourtant impossible de les séparer. Et l’on dira peut-être que cette affirmation ne peut avoir de sens que par un acte de foi et pour un monde qui dépasse le monde de l’expérience. Mais en réalité elle a une signification à la fois plus concrète et plus profonde : car ce refus, c’est une obligation que le moi s’impose à lui-même, c’est un acte qu’il dépend de lui d’accomplir. Aussi ne faut-il pas dire que l’on a une âme, mais seulement que l’on se donne ou que l’on se crée à soi-même son âme : ce qui paraîtra moins surprenant si l’on songe que l’on ne participe à l’être que par l’acte même que l’on accomplit, et que le propre de la participation, c’est de nous permettre de nous solidariser tantôt avec les états qui nous limitent ou les choses qui les produisent et tantôt avec une opération purement intérieure qui est le fondement de notre double intimité à l’être et à nous-même. Ainsi il faut se défendre contre l’idolâtrie qui fait de l’âme une chose spirituelle, ce qui proprement n’a aucun sens, puisque l’âme ne peut avoir un caractère spirituel que parce que précisément elle n’est pas une chose, mais une création de soi par soi que l’on ne considère comme intemporelle que parce qu’elle recommence toujours.

L’unité du moi en tant qu’il possède à la fois une intimité et une limitation, c’est l’unité de l’âme et du corps. Et dans cette expérience, l’unité est antérieure à la division. On peut dire du moi qu’il est le pouvoir de se faire âme ou de se faire corps. Ce qui ne veut pas dire qu’il est un mixte de l’un et de l’autre, car cela supposerait que l’âme et le corps eussent une existence initiale indépendante, avant même que le moi ait apparu. Mais c’est le moi qui les oppose en lui afin précisément que sa liberté puisse s’exercer et opter entre deux êtres dont il porte en lui la possibilité : un être matériel dont la vie est enfermée dans le monde et dans le temps, et un être spirituel qui est toujours au delà du monde et du temps, bien que le monde et le temps soient les moyens qui l’éprouvent et lui permettent de s’accomplir. Ainsi on peut dire de l’âme qu’elle est une réalité indivisiblement métaphysique et morale, qu’elle est inséparable, comme le montrent assez bien l’histoire des doctrines et l’expérience de la vie, de ce processus de purification par lequel j’essaie de la délivrer de toutes les chaînes qui l’attachent au corps et au monde, mais qu’il serait vain pourtant de croire qu’elle puisse s’élever tellement au-dessus du corps et du monde qu’elle en devienne radicalement indépendante. On sait toutes les rêveries ou toutes les folies que risque d’entraîner cette attitude trop orgueilleuse du moi. C’est dire que l’âme peut se délivrer des chaînes du corps et du monde, mais non pas du corps et du monde. Elle prouve son hétérogénéité à l’égard du corps par l’ascendant qu’elle exerce sur lui : elle s’en sépare en l’assujettissant à sa loi. Et l’on montrera au chapitre VIII qu’elle n’y parvient que parce qu’elle est l’affirmation de la valeur et qu’elle fait du corps et du monde des instruments destinés seulement à l’exprimer et à la servir.

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