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Mais l’âme ne peut pas être confondue avec le moi. Bien plus, elle est elle-même une victoire contre le moi tel qu’on vient de le définir, c’est-à-dire contre le moi de l’égoïsme. Elle est le moi lui-même, non pas en tant qu’il est tourné vers le dehors pour reculer toujours ses propres limites et combattre tout ce qui le borne, mais en tant qu’il est tourné vers le dedans, c’est-à-dire vers la source même de toute participation, où de nouvelles existences sont toujours appelées à puiser. Ainsi, quand on dit de quelqu’un qu’il n’a pas d’âme, cela ne veut pas dire qu’il n’a pas de moi, bien au contraire. Le moi s’oppose toujours à un autre moi, mais il n’y a pas de rivalité entre les âmes : dès qu’elles se rencontrent, elles s’unissent. Toutefois il serait bien insuffisant de définir l’âme seulement comme un idéal, car elle donne au moi sa réalité elle-même, ou de dire seulement que l’amour est sa loi, car on voudrait savoir d’où procède cet amour qui semble la créer et créer pour ainsi dire toutes les âmes l’une à l’autre. En réalité le moi et l’âme sont inséparables : ce sont pour ainsi dire les deux faces de la participation. Le moi exprime dans l’âme son intimité même, mais en tant qu’elle est bornée et circonscrite, et l’âme exprime dans le moi la transcendance qui ne cesse de lui fournir, qu’il est toujours capable d’oublier et qu’il n’achève jamais d’immanentiser. On montrera au chapitre V que cette transcendance est celle d’une possibilité qu’il s’agit pour lui d’actualiser, c’est-à-dire de rendre sienne. Mais déjà nous pouvons caractériser la différence entre le moi et l’âme en disant que le moi se définit par son rapport avec un objet, dont il se distingue par sa subjectivité, et avec les autres moi, dont il se distingue beaucoup plus radicalement encore par une initiative et une responsabilité que chacun d’eux est seul à porter, au lieu que l’âme se définit par le rapport du moi avec l’absolu. Telle est la raison pour laquelle l’âme est au delà du moi et mystérieuse pour le moi, bien que l’âme seule puisse assigner au moi son origine et sa destinée ontologiques, puisqu’il y a des puissances offertes au moi dès sa naissance, qui lui imposent une tâche à remplir, et qui, à l’égard de l’âme, caractérisent sa vocation, et puisque l’âme devient toujours ce que le moi l’a faite, c’est-à-dire porte la marque de toutes les actions qu’il a accomplies, et de l’emploi de toutes les puissances dont il avait la disposition. L’âme est donc plus intérieure à nous que nous-même, et c’est pour cela qu’elle est, comme nous le disions dans l’introduction, la chose la plus proche et la plus lointaine qui le déborde toujours, en arrière par ce qu’elle était capable de devenir, et en avant par ce qu’elle est devenue. Et c’est d’elle pourtant que le moi tire à la fois la lumière qui l’éclaire, bien qu’elle demeure elle-même obscure, les possibilités qu’il met en œuvre, bien qu’il puisse se tromper sur elles et la force de les mettre en œuvre, bien que cette mise en œuvre demeure toujours ambiguë et incertaine. Ainsi le moi ne peut arriver à pénétrer le mystère de l’âme : mais ce mystère est nécessaire pour que le moi ne soit jamais réalisé comme une chose et qu’il ne puisse se réaliser que par une sorte de pari qu’il fait sur lui-même, en s’engageant et en se dépassant lui-même indéfiniment.

Dès lors le moi et l’âme ne coïncident qu’à la mort. Pendant toute la vie le moi cherche son âme, mais la chercher pour lui, c’est chercher ces virtualités qui ne cessent de lui être proposées afin précisément qu’il les mette à l’épreuve et qu’en les actualisant il en fasse son être propre. Aussi dit-on justement que « ce que vous n’êtes pas devenu, vous ne l’êtes pas ». Le moi et l’âme ne sont pas deux êtres différents : c’est avec le moi que nous naissons à cette intimité dont l’âme est pour ainsi dire le cœur, ce qui explique pourquoi il semble qu’elle est au delà du moi, qui est toujours en rapport avec le corps et avec l’extériorité. Elle est le moi considéré dans son intimité pure, mais qui ne peut être qu’acquise. Le moi, c’est notre âme qui s’accomplit : et ce qu’il cherche à atteindre dans l’âme, c’est sa propre intégrité. On s’exprime souvent comme si le moi devait veiller sur l’âme et qu’il en eût pour ainsi dire la tutelle. C’est que le moi est notre âme elle-même au point où nous en assumons la responsabilité, où elle entre en contact avec le monde extérieur et manifesté, où elle peut tantôt être abandonnée, de telle sorte que le moi s’attribue à lui-même l’indépendance et prétend se suffire, tantôt exiger du moi qu’il la serve et retrouve en elle ce lien avec l’absolu qu’il est toujours prêt à rompre pour faire de lui-même un absolu. Telle est la raison pour laquelle la relation du moi avec un autre moi ne peut être qu’une relation d’opposition, au lieu que l’âme, par sa dépendance même à l’égard de cet acte pur dont toutes les âmes dépendent, retrouve dans son union avec elles le sceau de leur commune et divine origine. On ne portera pas atteinte à la transcendance de l’âme sans porter atteinte à la signification de la vie du moi et à l’unité de l’Être dont elle participe. Mais on comprend, si chaque moi est un secret pour tous les autres, que l’âme soit encore un secret pour lui-même : elle est ce nom secret de chacun de nous dont parle saint Jean et qui n’est connu que de Dieu.

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