Chaque moi, en tant que moi, se définit par opposition aux autres moi, mais est à jamais incapable de sortir de lui-même et de s’unir à eux. Il est ouvert sur la totalité de l’être, mais selon un ensemble de relations qui n’ont de sens que pour lui et dont aucun être au monde ne peut être le foyer. Il est donc un puits de solitude, enfermé dans les limites d’un corps, qui ne pourra jamais être le corps d’un autre, qui l’affecte sans que personne que lui puisse ressentir ses affections. Il porte en lui un passé qui le détermine où sa mémoire ne cesse de puiser : et le passé de chaque moi ne reprend son existence qu’en lui dans l’acte mystérieux qui lui permet de l’évoquer et de le faire sien. Et que peut-on trouver de plus dans le moi sinon un monde qu’il oppose sans cesse à ce monde public et commun qui est livré à tous et étranger à tous, c’est-à-dire un monde d’intentions et de désirs, qui est d’une essence si secrète qu’il échappe non seulement au regard des autres, mais à celui du moi lui-même, dès qu’il cherche à s’en donner le spectacle ? Ainsi on peut bien dire que le moi est tout entier tendu vers le dehors, mais dans cette tendance même, il reste un dedans qui ne peut ni s’échapper au dehors, ni être forcé du dehors. De là cette plainte que le moi ne cesse de faire entendre, d’être toujours méconnu, d’être incapable de vaincre non pas seulement sa solitude, mais son isolement que la découverte même des autres, au lieu d’y porter remède, ne réussirait qu’à lui faire sentir d’une manière plus vive.
Car il faut se défier de cette complaisance avec laquelle on pense quelquefois que la découverte des autres produirait aussitôt notre union avec eux. C’est plutôt le contraire qui est vrai. Et il y a à cela deux raisons métaphysiques que l’on ne surmonterait pas sans abolir l’essence même du moi.
1° Ce serait en effet une contradiction que deux perspectives différentes pûssent se rencontrer ailleurs que dans l’objet commun sur lequel elles se trouvent prises : mais alors elles disparaîtraient en lui en tant que perspectives. Dans l’amour le plus parfait, il y a réciprocité entre deux mouvements dont chacun naît à l’intérieur d’un moi particulier et a l’autre pour fin : mais ces deux mouvements ne peuvent se recouvrir que si chacun d’eux garde à la fois dans son lieu d’origine et dans la direction qui lui est propre un caractère individuel, irréductible et inaliénable. Un autre moi, en tant que moi, peut être si proche de moi que toutes les relations d’accord ou de désaccord que je puis avoir avec lui paraissent confondues avec les relations d’accord ou de désaccord que j’ai avec moi-même et ne puissent pas être comprises autrement : mais il est en même temps si éloigné de moi que l’intervalle qui me sépare de lui est peut-être le seul qui soit décisivement infranchissable ; il est plus autre que moi qu’aucun objet, celui-ci étant toujours susceptible d’être représenté, celui-là étant un foyer de conscience et d’initiative qu’il m’est impossible de violer ; telle est la raison aussi pour laquelle un autre moi, jusque dans l’amour le plus pur, n’est jamais pour moi qu’un objet de foi.
2° Il y a plus : tout moi autre que moi est pour moi objet de méfiance, comme s’il risquait de me dérober une partie de cet univers qui m’est dû, et qu’en concourant avec moi à sa possession il faisait nécessairement effort pour m’en chasser. De là la haine et la guerre qui, comme s’il n’y avait place dans le tout que pour un moi unique, jettent les uns contre les autres les « moi » différents dont chacun voudrait que ce moi unique fût le sien. C’est donc la limitation mutuelle qui engendre l’hostilité mutuelle, car chacun ne sent ses limites propres que quand il se heurte précisément au moi d’un autre. L’essence du moi réside dans l’amour-propre : et c’est le caractère distinctif de l’amour-propre d’être non seulement toujours insatisfait, mais toujours blessé. On a parlé de la conscience malheureuse : mais dans la conscience, c’est le moi qui ne cesse de faire son propre malheur, ce moi dont on a dit qu’il était haïssable précisément en tant qu’il est un principe de séparation et toujours prêt à se convertir en jalousie et en haine à l’égard de toute forme de participation qui le dépasse et qui le limite.