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À l’intérieur de la conscience, qui est la puissance du Tout (faute de quoi l’unité de l’Être se trouverait rompue), le moi ne peut être distingué et reconnu que par son opposition avec ce qui l’entoure et le limite, mais avec quoi il entretient des relations variables qui lui permettent d’assurer son propre développement. Or le moi est limité anonymement par le non-moi, mais qui n’a qu’un caractère négatif et constitue proprement, par cette définition même, ce que nous appelons la matière.

Cependant nous ne pouvons qualifier d’une manière positive ce qui dépasse le moi et avec quoi le moi est pourtant en rapport, qu’à condition de faire du non-moi un autre moi. C’est ce qui arrive naturellement au primitif et à l’enfant, qui sont l’un et l’autre animistes. Le propre de la science, c’est au contraire de restituer au non-moi son caractère d’objectivité pure : mais elle n’y réussit qu’en faisant de cet objet lui-même le terme d’une opération de la pensée. Le poète, au contraire, subjectivise de nouveau chaque chose, ce qui ne veut pas dire seulement qu’il retrouve en elles une parenté avec sa propre subjectivité, mais qu’il y découvre une vie cachée avec laquelle sa propre conscience est accordée. On peut dire par conséquent que la science contredit la tendance naturelle du moi, qui cherche toujours autour de lui une réplique de son propre moi, et qui en fait tantôt une idole comme l’animiste, et tantôt l’essence impalpable du réel comme le poète. Dans cette intimité profonde que la conscience nous découvre et hors de laquelle il n’y a rien que des phénomènes, c’est-à-dire une barrière qui nous en sépare, il ne peut y avoir, au delà de l’intimité de notre propre moi, et dans son rapport avec certaines déterminations qu’il nous impose, que l’intimité d’un autre moi. Aussi le problème est-il plutôt de savoir pourquoi il y a pour nous des choses que de savoir pourquoi il y a d’autres « moi » que le nôtre. Car notre moi constitue la seule forme d’expérience dont nous avons l’expérience. Et nous ne pouvons chercher hors de lui qu’une forme d’existence qui lui soit comparable. Il est faux de penser que les choses puissent retenir mon regard autrement que comme un obstacle que je cherche toujours à traverser. Elles sont un moyen au service de ce dialogue qu’à travers elles je poursuis avec tous les êtres. Car ce que je cherche, c’est l’être et non point l’apparence ; or derrière l’apparence, il n’y a aucune chose en soi, car le terme même est contradictoire : mais il y a en effet un soi, que je m’efforce toujours d’atteindre et qui, puisqu’il n’est pas le soi de mon propre moi, doit être le soi d’un autre moi. Aussi la conscience n’a-t-elle jamais de rapport qu’avec elle-même ou avec une autre conscience : car il n’y a rien hors d’elle qu’elle puisse saisir, et à quoi elle puisse donner l’être, qui ne lui soit homogène. La connaissance, en tant qu’elle est objective, nous rend sans cesse étranger à l’être et à nous-même ; elle n’atteint que le non-moi, c’est-à-dire cela même qui est un écran entre notre propre moi et le moi d’autrui. C’est sur cet écran, il est vrai, qu’ils projettent leurs limites mutuelles et qu’ils parviennent à se rencontrer. Car chaque moi, en tant qu’il participe à l’intimité de l’être et qu’il a sur le monde une perspective qui n’est que la sienne, reste séparé des autres moi et incapable de communiquer avec eux autrement que par ce non-moi qui leur est commun.

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