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Il importe maintenant de fixer les frontières de la conscience et du moi. Pour qu’il y eût adéquation entre la conscience et le moi, il faudrait qu’il n’y eût pas de corps et qu’il n’y eût pas de monde. Mais cela est peut-être contradictoire, et on peut penser qu’alors la conscience disparaîtrait, du moins si on ne veut la considérer que dans son insuffisance, et non pas dans sa plénitude, comme le dialogue du je et du moi, et non point comme le dialogue du soi avec soi. Dans tous les cas, on sait qu’on ne peut concevoir ni un moi qui serait étranger à la conscience, puisqu’il ne serait alors qu’une chose, c’est-à-dire un objet pour une autre conscience, ni une conscience qui serait étrangère à cette intimité, ou plutôt à l’unité de cette intimité, qui est son essence même, et qui réside dans le pouvoir même de dire je ou moi.

Mais il semble qu’il y ait un double dépassement du moi par la conscience et de la conscience par le moi. Tout d’abord, on dira que la conscience est coextensive à tout ce qui est et qu’elle cherche le moi pour devenir conscience de soi. Ainsi la conscience enveloppe en droit avec le moi le reste du monde, et elle éprouve des difficultés à isoler dans le monde cela même qui mérite le nom de moi et qui n’est qu’une certaine perspective sur le monde. Mais, d’autre part, le moi déborde pourtant la conscience que nous en avons puisqu’il a une nature individuelle et des possibilités propres qui restent toujours en deçà de la conscience, bien que la conscience cherche toujours à les découvrir et à les mettre en œuvre ; cependant elles reculent toujours, et la conscience, même quand elle acquiert le plus de lucidité, n’achève jamais de les rendre siennes.

Mais s’il n’y a point adéquation entre le moi et la conscience, c’est parce que le moi est un être qui se constitue. S’il était parfaitement transparent à lui-même, le monde tout entier, dont il ne peut pas être séparé, lui deviendrait aussi transparent. Le moi disparaîtrait à ses propres yeux avec le monde tout entier, comme l’objet même du regard dès qu’il cesse d’arrêter la lumière. Il y a donc en lui une opacité comme dans l’objet, mais une opacité que la conscience cherche toujours à vaincre. C’est cet effort pour la vaincre qui constitue la vie du moi dans le temps. La conscience au contraire exclut le temps : elle s’exerce toujours dans le présent ; du passé et de l’avenir elle fait des pensées présentes, alors que le moi mesure toujours la distance entre le passé qu’il vient de dépasser et l’avenir dans lequel il va s’engager, c’est-à-dire entre cette partie acquise de lui-même qu’il est incapable de renier et cette partie possible de lui-même qui reste encore indéterminée. Il a une histoire et une destinée. Le temps est donc la condition qui permet à l’activité du moi de s’exercer pour triompher d’une résistance qui lui est opposée et pour mettre en jeu toutes les ressources qui sont inséparables de sa situation ou de sa nature. Il semble alors que le moi soit astreint à prendre possession, par l’acte de conscience qui le crée comme moi, d’un être qui est mien sans être moi et qui est tel pourtant qu’il ne contraint pas ma liberté, puisqu’il n’est fait que de possibilités dont je dispose, dont il faut dire à la fois qu’elles enveloppent un infini qui recule toujours à mesure que j’en prends possession, et qu’elles ne sont rien tant que je n’ai pas commencé à le faire. Aussi ai-je toujours à l’égard du moi ces deux impressions contraires que je ne fais que le découvrir et que je ne cesse de le construire. Et il est vrai que je ne fais que le découvrir, car il est fait de possibilités qui étaient déjà en moi avant que je les réalise et pourtant que je ne cesse de le construire, car il n’est lui-même que dans l’acte par lequel je m’en empare et je les mets en œuvre. On pourrait exprimer la même idée par une métaphore familière : car si les uns croient que notre propre vie consiste dans le développement d’une essence déjà constituée et les autres qu’elle est au contraire le développement d’une essence qui se constitue, on peut dire qu’elle ressemble pour les uns à un peloton qui se déroule et pour les autres à un peloton qui s’enroule. Mais aucune de ces deux images n’est tout à fait juste. Car le peloton qui se déroule, c’est la conscience qui le déroule et qui y ajoute sans cesse cette appropriation sans laquelle il ne pourrait pas être identifié avec moi ; et le peloton qui s’enroule suppose d’abord un fil, mais dont le moi, il est vrai, a le pouvoir de choisir et d’assembler les brins. On pourrait encore dire que, si l’on a égard au Tout qui contient en lui tous les êtres individuels, le temps permet seulement à leur essence de se déployer, mais que, si l’on considère chaque individu en lui-même, entre les deux bornes de la naissance et de la mort, le temps permet à leur essence de s’édifier.

On peut conclure maintenant sur les rapports de la conscience et du moi en observant que, s’il est impossible de les séparer, la conscience paraît au-dessus du moi par l’universalité non seulement de son champ d’application, mais encore de l’acte dont elle procède, tandis que le moi paraît au-dessous de la conscience non seulement par sa propre limitation, mais encore par les ténèbres où il s’alimente et où la conscience ne pénètre que peu à peu. Ainsi, on peut dire que la conscience échappe au moi par son sommet, alors que le moi échappe à la conscience par sa base. On assiste donc à ce paradoxe que la conscience n’est rien pour moi autrement qu’en devenant ma conscience et que pourtant elle est en moi la conscience du Tout, et de moi dans ce Tout, en tant que je m’en distingue, et que j’ai pourtant du rapport avec tout ce qu’il est capable de contenir. Ce qui exprime sans doute la loi fondamentale de la participation, qui m’oblige à laisser agir en moi l’acte même par lequel toutes les choses se font, mais de telle manière, d’une part, qu’elles me soient données et que je ne m’en approprie que la représentation, d’autre part que cet acte même enveloppe toujours une limitation dont mon corps est le signe, et fonde ainsi l’existence du moi, en tant précisément qu’il est engagé dans le monde.

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