Il n’y a pas d’entreprise plus vaine que celle qui consiste à vouloir isoler le moi du monde : et c’est là, comme on le montrera dans le chapitre IV du présent livre, ce qui affaiblit la portée du Cogito cartésien, malgré l’admirable découverte que la conscience est notre unique voie d’accès dans l’être. Car le je ne se détermine comme moi que par le moyen du monde. C’est dans la mesure où la puissance du je est limitée, où l’acte de participation lui demeure toujours inégal que le monde apparaît devant nous comme le signe et l’instrument de notre limitation : mais le moi en reste toujours solidaire, et le monde, en agissant sur lui indéfiniment, multiplie sans cesse ses déterminations, créant et réparant ainsi à chaque instant la limitation à laquelle il l’assujettit. De là ces deux impressions opposées que le moi peut éprouver tour à tour : c’est qu’il faut qu’il se replie sur son activité pure, oubliant toutes les déterminations particulières pour retrouver à sa source même cette totalité de l’être dont il s’était séparé, ou qu’il la rejoigne à la limite en laissant s’accumuler en lui l’infinité même des déterminations. Mais ce sont deux entreprises qui sont chimériques l’une et l’autre. Si l’une ou l’autre réussissait, le moi s’évanouirait également dans un terme étranger à toute détermination, soit qu’on le considérât comme leur origine, soit qu’on le considérât comme leur somme. Le dialogue du je et du moi s’effectue donc à travers le monde : si intérieur qu’il nous paraisse, c’est le monde qui en est le moyen. Il arrive même que nous considérions notre existence comme un simple dialogue avec le monde : mais ce n’est là qu’une métaphore. Le monde ne nous apporte jamais que les conditions par lesquelles le moi ne cesse de s’éprouver lui-même, c’est-à-dire de confronter ses propres déterminations avec un acte qui les surpasse toutes et donne à chacune d’elles sa signification et sa portée.
De là la possibilité de donner deux réponses différentes à la question de savoir si le moi fait partie du monde. Car, d’une part, il y a une interaction incessante entre le moi et le monde, qui témoigne de la continuité d’une expérience dans laquelle le moi est en quelque sorte intéressé. Le monde ne cesse de modifier le moi qui ne cesse de modifier le monde. Ainsi se constitue une sorte d’immanence absolue dans laquelle le moi lui-même se trouve pris, du moins si l’on considère chacun de ses états au sein de cette chaîne de déterminations dont nous avons pensé d’abord qu’elle n’avait de sens que par rapport au moi et comme le signe de sa limitation. Mais cette conception ne peut pas nous satisfaire : car il n’y a que les objets, en tant que la science les étudie, qui fournissent ainsi une chaîne sans rupture. Le moi, même si on le considère seulement dans ses états, ne leur est point homogène. L’empirisme le sent si bien qu’il fait de chacun de ces états un épiphénomène, comme s’ils formaient un monde irréel qui fût un reflet de l’autre et n’eût sur lui aucune efficacité. Mais il faut aller plus loin : on n’oubliera pas qu’aucun état du moi ne peut être séparé du je sans lequel il serait impossible de le dire mien. Dès lors, tout état du moi peut être considéré sous un double aspect. S’il est considéré dans son rapport avec un état du monde (qu’il se contenterait de traduire), il est naturel que le moi lui-même soit incorporé au monde. Mais si on le considère dans son rapport avec le je dont il exprime seulement la limitation, alors il devient étranger au monde. Il lui devient proprement transcendant. Et c’est le monde qui n’a de sens que pour lui et afin d’exprimer pour ainsi dire les conditions de sa propre possibilité. De là cette tendance qu’a le moi à se retirer du monde, ce qui signifie non pas qu’il peut rompre tout contact avec les choses, mais cesser de s’attacher aux choses pour n’en retenir que l’occasion des opérations intérieures par lesquelles il se constitue.
Cependant, on ne peut jamais méconnaître que, dans le circuit qui va du je au moi, le monde lui-même est enveloppé. Chacun de nous, quand il définit sa position à l’égard du monde, peut se dire tour à tour spectateur et agent. Il est spectateur dans la mesure où le monde exprime ce qui dépasse son activité propre et doit toujours lui apparaître comme donné : ainsi, à l’inverse de ce qu’on pense en général, c’est parce que le monde lui est extérieur qu’il ne peut être rien de plus que sa représentation. Mais chacun de nous est agent dans la mesure où il exerce cette activité créatrice dont il participe. Seulement cette activité est d’abord une activité purement intérieure, celle par laquelle il produit sa propre existence, avant de s’appliquer à une existence donnée qu’il est capable seulement de modifier. Or ce monde, d’une part, quand on le considère comme un spectacle pur, remplit l’intervalle qui sépare le moi du je, ou fait que le je est sans cesse affecté et par conséquent se change lui-même en moi, et d’autre part, quand on le considère comme le siège de toutes les actions que le je est capable d’accomplir, renvoie pour ainsi dire l’effet de chacune d’elles, en tant qu’elle exprime les limites de sa participation, vers un moi qui ne fait plus que la subir.
De ce monde on peut dire par conséquent qu’il est construit par le je, mais pour le moi. Il est dans l’espace et dans le temps, mais de manière à définir, d’une part, cette extériorité représentative par laquelle il prend conscience de tout ce qui le dépasse et dont il est pourtant solidaire, d’autre part, cette intériorité dynamique où il exerce une activité toujours imparfaite et échelonnée. Et le propre des catégories, c’est d’exprimer les conditions les plus générales qui rendent possible non seulement l’existence d’une expérience pour les consciences particulières, mais l’existence de ces consciences elles-mêmes. Cependant ce sont là des conditions formelles qui ne suffisent pas à expliquer l’avènement du moi individuel. Celui-ci vit dans un monde qui est sien et qu’il ne cesse pas de rendre sien. Il ne faut pas dire que la situation qu’il occupe dans le monde suffit à rendre compte de l’aspect que le monde revêt à ses yeux. Car cet aspect n’est un effet de la situation où il est placé qu’à proportion de la passivité qui est en lui. Mais nous savons bien que cet aspect dépend encore de la direction de son attention, de l’effort qu’il accomplit, du dessein qu’il poursuit, de telle sorte qu’il y dessine à chaque instant la forme même de son acte de participation et tout à la fois son efficacité et ses limites. On pourrait aller jusqu’à penser que la situation dans laquelle il est engagé marque seulement le point où cet acte s’arrête, loin de s’imposer à lui du dehors, avant qu’il ait commencé à agir.