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Si la conscience peut être définie comme un dialogue de soi avec soi, on pourrait dire que, dès qu’elle s’individualise, ce dialogue devient celui du je et du moi. Il semble en effet que nous ne puissions pas définir ce dialogue comme nôtre et distinguer en nous deux interlocuteurs à la fois différents et inséparables autrement qu’en évoquant entre eux une double relation : en premier lieu celle qui s’exprime par le verbe réfléchi, où c’est le même être qui est l’auteur de l’action et qui en est l’objet, de telle sorte que nous sommes obligés, en maintenant son identité, de reconnaître en lui deux aspects opposés, l’un par lequel il est agissant et se détermine lui-même, l’autre par lequel il subit cette action et se trouve déterminé par elle. Ainsi dans le verbe réfléchi le sujet devient complément de lui-même. Telle est aussi l’expérience que j’ai de moi à chaque instant de ma vie. Si je laisse de côté toutes les influences qui viennent du dehors, qui me contraignent et m’arrachent constamment à moi-même, mais dans lesquelles pourtant je pourrais trouver encore une référence à un sujet qui s’affecte lui-même par la manière même dont il accueille cela même qui lui est imposé, je ne découvre, au cœur même de ce que je suis, que cette initiative que j’exerce et une sorte de réponse que je lui fais, qui constituent un circuit intérieur toujours recommencé, tantôt plus large et tantôt plus étroit, et qui ne cesse de s’ouvrir et de se refermer. Cette relation constante de l’agir et du pâtir s’exprime même de deux manières différentes : car tantôt elle s’épuise dans une suite d’essais qui ne dépassent pas les limites de ma subjectivité propre et dans lesquels l’agir est toujours intentionnel et le pâtir toujours affectif ; tantôt au contraire elle inclut en elle le monde, car l’action que je produis est un changement que j’introduis dans les choses, et c’est seulement grâce à elle et à ce changement que j’ai produit dans le monde que je réussis à déterminer ce que je suis. L’unité de l’être trouve une expression admirable dans l’impossibilité pour le moi d’être lui-même autrement qu’en traversant le monde, en l’intégrant à son action, en l’obligeant à coopérer avec lui à la formation de son être propre, comme on le montrera encore au paragraphe 5 du présent chapitre.

Mais l’opposition du je et du moi a un second sens encore. Je ne puis pas me borner à me considérer comme le sujet et le complément de ma propre action ou comme un je qui vient sans cesse s’accomplir dans un moi, ou se nier sans cesse comme moi pour renaître indéfiniment comme je. Il y a dans le je un prestige par rapport au moi qui fait qu’il dépasse non seulement le moi, mais le circuit même formé par le je et le moi. Le je, c’est l’acte de la participation considéré non pas seulement au point où il commence, mais dans la source même où il puise, dans cette intimité essentielle et impossible à déchirer qui ne deviendra ma propre intimité que par son alliage avec une extériorité qu’elle ne réussira jamais tout à fait à pénétrer. Aussi est-il impossible de réduire le moi au je ; aussi est-ce du moi, déjà déterminé et subi, que je fais presque toujours le sujet de mon action, comme on le voit dans ce redoublement : moi, je suis tel, ou moi j’agis de telle manière. Il n’y a que Dieu qui soit un je qui ne puisse jamais se changer en moi. Aussi peut-on dire que l’expérience que j’ai du je n’est jamais une expérience pure, mais une expérience que je cherche toujours à purifier. Et c’est pour cela que, par une sorte de paradoxe, elle est ontologique dans la mesure même où elle est morale : non point qu’il s’agisse de soumettre l’initiative du je à une loi qui lui serait étrangère, comme si le je était le je de l’individu et qu’il dût se plier à une juridiction universelle émanée soit de la société, soit de la raison ; car c’est au contraire quand le je parvient à se délivrer de toutes ses attaches avec l’individu, quand il n’est point encore devenu un moi, et qu’il n’est encore rien de plus que cette pure activité dont nous avons la disposition et que nous ne pouvons pas engager dans le monde sans la corrompre, que nous découvrons le mieux la profondeur de la participation et la responsabilité dont elle nous charge. Ici, nous sommes véritablement à l’origine de nous-même et au delà de nous-même, en ce point d’émergence où notre moi n’est point encore détaché du principe qui le fait être, où il éprouve un tremblement d’émotion [1] en présence de cette ouverture sur un être qui est cause de soi et qui le rend aussitôt cause de lui-même. Aussi ne faut-il pas s’étonner si, au moment où le moi se retourne vers le je, ce que nous découvrons soit alors à la fois ce qu’il y a en nous de plus personnel et de plus secret et ce qui en même temps est commun à nous et à tous, non seulement comme le point d’insertion de chacun dans le même Être, mais comme le point où ils naissent tous à une existence, toujours la même dans son principe et toujours différente dans sa mise en œuvre. Et si la conscience considérée dans toute sa généralité a pu être définie comme le dialogue de soi avec soi, la conscience que j’ai de moi-même, en tant qu’elle est un dialogue du je avec le moi, est aussi un dialogue du je absolu avec le je de la participation, le seul qui soit toujours corrélatif d’un moi.


  1. On a eu le tort de vouloir réduire celui-ci à l’angoisse qui n’en est qu’un aspect. Il est infiniment plus complexe. Car il est indivisiblement resserrement et expansion, alarme et promesse. ↩︎

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