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L’expérience du moi est l’expérience d’une intimité à soi dont on pense souvent qu’elle nous sépare à la fois de tout l’être et des autres êtres. Ainsi, le moi est défini par la subjectivité et la subjectivité par l’insularité. Mais, outre que l’on a montré précédemment que la conscience, qui constitue l’intimité même du moi, est une ouverture sur tout ce qui est (voir chap. I, § 7), il faut remarquer que c’est par son intimité et même, si l’on peut dire, par le degré de son intimité que se mesure son degré de pénétration dans l’Être, qui est lui-même l’intimité pure. On ne peut pas en effet opposer l’une à l’autre ces îles d’intimité sans imaginer une extériorité inséparable de chacune d’elles à la fois pour la définir et pour la séparer de toutes les autres. De là ces deux conséquences réciproques l’une de l’autre, c’est que, partout où l’être est présent, il y a un moi présent dont on peut dire qu’il est intérieur à l’être précisément parce qu’il est moi, c’est-à-dire intérieur à soi ; mais qu’il n’est tel moi que parce qu’il est extérieur à un autre moi, ce qui introduit en lui une certaine extériorité à lui-même et montre qu’il a un corps. Car si toute participation à l’être appelle l’existence du moi, il n’y a en dehors du moi d’autre existence qu’une existence médiate, c’est-à-dire qui n’a de sens que pour le moi et par rapport au moi : ce qui est justement l’existence du phénomène. Or le corps est, si l’on veut, le phénomène premier et dont tous les autres dépendent, celui par lequel le moi exprime sa propre limitation et manifeste sa présence à lui-même ; et, par le rapport qu’il soutient avec tous les autres, il est l’instrument de leur phénoménalisation. Cette liaison du moi avec le corps sera expliquée dans le chapitre suivant. Mais déjà on voit que le moi peut ou bien descendre de plus en plus profondément dans sa propre intimité — et alors il semble qu’il échappe à ses propres limites, de telle sorte que l’on peut penser tantôt qu’il réalise alors sa véritable essence, tantôt qu’il la dépasse dans un au-delà du moi qui ne fait plus qu’un avec l’être pur — ou bien se laisser attirer et divertir par une extériorité au contact de laquelle il a l’impression de s’enrichir, en oubliant qu’alors il s’échappe à lui-même et finit par se perdre dans le flux du devenir.

Cette double intimité indivisible du moi à l’être et à soi nous montre assez nettement qu’il n’y a pas, comme on le dit souvent, une contradiction entre « l’en soi » de l’être absolu et le « pour soi » de la conscience. C’est de leur union que résulte le « soi » dont chaque moi nous donne une expérience particulière et limitée. Car un « en soi » ne peut être posé que dans l’acte même par lequel il se pose : il est cet acte se posant. On ne réussira pas ici à opérer une distinction entre se faire et avoir conscience de soi : car on ne peut ni se faire autrement qu’en produisant cette conscience de soi sans laquelle on n’aurait affaire qu’à l’exercice d’une force que l’on ne pourrait jamais dire sienne, ni avoir conscience de soi autrement qu’en produisant à l’existence cet être même dont on prend conscience en sachant qu’il est soi. Un « en soi » inerte et aveugle non seulement serait dépourvu de cette intériorité à soi qui le définit, mais il ne serait qu’une extériorité coupée de tout lien avec une intériorité qui la pose par rapport à soi. Toutefois quand on dit qu’un « en soi » est aussi un « pour soi », il faut éviter un péril qui est inséparable d’une telle expression. Car cette expression est calquée sur l’expression « pour un autre » qui définit le phénomène en tant qu’il n’existe que pour une conscience. Or le « pour soi » de « l’en soi » n’en fait pas le phénomène de lui-même, comme cela arrive au moi quand on considère ses rapports avec le corps. Car l’identité de « l’en soi » et du « pour soi » dans l’être pur, dont le moi nous donne une sorte d’expérience imparfaite, nous interdit d’en faire jamais un objet pour lui-même. C’est qu’il ne peut pas y avoir d’intériorité d’une chose comme telle, mais seulement d’un acte spirituel considéré dans son pur exercice et dont l’essence réside dans sa propre transparence à lui-même.

Cependant, cette intimité du moi à l’être est elle-même une intimité individuelle, bien que la conscience, même là où elle n’est rien de plus que la propre conscience de soi, garde toujours son universalité potentielle. On ne s’étonnera donc pas que l’on puisse souvent considérer le moi comme étant un des objets auxquels la conscience s’applique parmi beaucoup d’autres. Mais le lien du moi et de la conscience est beaucoup plus étroit. Le moi commence avec la conscience elle-même. C’est par elle seulement qu’en pénétrant dans l’intimité de l’être il acquiert l’intimité qui lui est propre. Avant qu’il naisse à la conscience, le moi n’est rien : il y a seulement des conditions, une situation dans lesquelles il se trouve engagé, sans lesquelles sa participation à l’être serait impossible et dont il ne pourra jamais s’affranchir. Elles sont autant de limitations de la conscience, mais qui sont les moyens par lesquels le moi pourra se constituer avec le développement qui est le sien : ces limitations, le moi doit apprendre à les connaître et à les dépasser, mais de telle manière qu’elles tracent pour ainsi dire les chemins de son accès dans l’être. Elles se trouvent ainsi intégrées dans l’intimité même du moi ; et il arrive qu’on les considère comme suffisant à la définir quand on veut que l’intimité réside dans ce qui sépare les êtres individuels et non point dans ce qui les unit.

Le moi témoigne donc de son caractère mixte et même ambigu par les rapports qu’il soutient avec la conscience. Car il est inséparable de la conscience considérée non pas dans un objet qu’elle appréhende, mais dans l’activité même dont elle procède et qui lui donne son caractère d’intimité : cependant il ne coïncide pas avec cette intimité qui ne se réalise jamais d’une manière plénière parce qu’elle rencontre toujours des conditions limitatives qui adhèrent au moi lui-même et dont il ne pourrait s’affranchir sans disparaître. Mais si c’est le lien de cette activité et de ces conditions qui constitue le moi lui-même, celui-ci ne réussit jamais à réaliser sa propre unité. Aussi est-il toujours déchiré entre le dedans et le dehors ou, si l’on veut, entre l’intimité et le divertissement. Il serait absurde sans doute de dire qu’il a une conscience, car il ne peut pas en être distingué comme d’une propriété qui le définit ou d’un bien qu’il possède. Car que serait-il sans elle ? Aussi serait-il plus juste de dire qu’il est une conscience pour marquer qu’il participe à la conscience, mais sans lui être adéquat, ou qu’il n’est qu’une conscience parmi beaucoup d’autres.

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