La distinction entre le moi et la conscience que nous avons esquissée dans le chapitre précédent demande maintenant à être approfondie.
Il y a entre le moi et la conscience une implication évidente : car, d’une part, c’est la conscience seule qui permet de dire moi et le moi est pour la conscience à la fois son centre et son foyer, de telle sorte que la conscience paraît être une propriété du moi, un rayonnement qui en émane, qui cherche à pénétrer le monde et à l’envelopper. Mais, d’autre part, cette conscience, qui en droit est universelle, dépasse singulièrement le moi auquel elle donne une place déterminée dans son propre champ de lumière et dont elle essaie de vaincre les ténèbres sans y parvenir jamais tout à fait. On se trouve pris par conséquent dans la difficulté et même dans la contradiction suivante : d’abord que la conscience suppose le moi et doit être définie comme l’activité du moi en exercice, créant pour ainsi dire autour d’elle une sphère de clarté dans laquelle ses propres relations avec le reste du monde ne cessent de se multiplier, ensuite que la conscience, bien qu’elle reste toujours reliée à un moi qui définit par elle sa propre perspective sur la totalité du réel, vient de plus haut que le moi, de telle sorte qu’elle doit éclairer le moi lui-même en même temps que tous les objets avec lesquels il est en rapport. Il arrive que, dans le premier cas, on tend à identifier le moi avec la conscience, comme dans l’idéalisme pour lequel le moi est l’acte même de la conscience et le monde sa représentation, et, dans le second, à faire du moi un objet parmi les autres, dont le privilège est seulement d’être immédiat et médiateur de tous les autres, et que le rôle de la conscience est seulement de chercher à connaître et à promouvoir.
Mais ces deux conceptions opposées sur les rapports de la conscience et du moi sont vraies toutes les deux : c’est de leur contradiction et pourtant de leur union que le moi est fait. Car il faut que la conscience garde le caractère d’universalité que nous lui avons attribué tout en exprimant le caractère d’intimité qui est inséparable de l’être en soi. Là où elle est intimité pure, à l’exclusion de toute extériorité, c’est-à-dire de toute négation, elle est l’être lui-même, non pas en tant qu’il est séparé de tous les êtres particuliers, mais en tant qu’il est l’essence commune de chacun et de tous. Chacun de ces êtres particuliers doit être lui-même capable de dire moi dans la mesure précisément où il est un être, c’est-à-dire où il possède une intimité propre qui n’est rien de plus qu’une participation à l’intimité absolue. Mais elle ne fait rien de plus qu’y participer ; et il ne s’agit point de demander comment cela est possible, puisque de cette participation nous avons en nous-même et en nous seul une expérience qu’il est impossible de décliner. Or la conscience, quand elle devient nôtre ou participée, ne perd pas pour cela son caractère d’universalité : seulement son universalité devient une universalité purement potentielle. D’autre part, si elle est seulement potentielle, c’est parce qu’elle subit une limitation qui crée en elle une zone opaque qu’elle essaiera sans cesse de traverser. Selon que l’on considère par conséquent l’un ou l’autre des deux aspects de la participation, il semble tantôt que le moi soit identique à cette conscience elle-même en tant que, toujours finie dans son application, elle porte pourtant en elle un développement indéfini, et tantôt que le moi ce soit précisément ce qui borne à chaque instant un tel développement et qui se présente à elle comme un obstacle qu’elle s’efforce de reconnaître afin de le convertir en objet et d’en faire le véhicule de son propre progrès. Et il est évident qu’il y a là deux faces du moi que l’on ne peut pas dissocier l’une de l’autre : car le moi réside à la fois dans sa propre limitation et dans ce qui la dépasse ; et il faut qu’il soit une limitation pour être un dépassement. Or il arrive qu’il puisse considérer avec complaisance l’un ou l’autre de ces deux termes : mais ils sont solidaires. Car, comme dans les antinomies de Kant, c’est au moment même où il prend conscience de sa limitation qu’il découvre en lui le mouvement qui la dépasse : et comment pourrait-il autrement se sentir limité ? C’est au moment où il prend conscience de cette infinité même qui l’attire qu’il retrouve plus douloureusement sa propre limitation. Et comment pourrait-il autrement penser qu’il ne cesse de la vaincre ?
Après s’être confondu tour à tour par excès d’ambition ou par excès d’humilité avec sa limite ou avec son dépassement, il arrive qu’il les récuse tour à tour et qu’il considère l’origine de sa limitation comme résidant non pas en lui, mais dans le corps, et le principe de son dépassement comme ne résidant pas en lui davantage, mais dans l’acte pur. Cette double affirmation ou cette double négation nous conduisent à définir le moi comme une relation entre ces deux extrêmes, mais une relation vivante, telle qu’elle n’est rien que par l’opération qui la pose et que les termes extrêmes n’ont de sens que par elle, à savoir le corps pour exprimer l’incomplétude de l’opération et l’acte pur, l’efficacité d’où elle procède.