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Nul ne peut penser à dissocier la conscience de la liberté, non pas seulement parce que, là où la conscience cesse, on n’a affaire qu’à une force aveugle, qui est la négation de la liberté, mais encore parce que la conscience semble naître avec la liberté et de la liberté elle-même à laquelle elle offre les représentations, et par suite les points d’application hors desquels elle ne pourrait pas s’exercer. La conscience est tendue entre la liberté et la représentation : et si l’on pouvait établir ici des distinctions dans un acte qui est lui-même indivisible, il faudrait dire que la liberté est génératrice de la conscience, comme la conscience est génératrice de la représentation. On ne peut la confondre pourtant ni avec la liberté, ni avec la représentation, mais elle se tourne tantôt vers l’une comme vers son origine et tantôt vers l’autre comme vers son produit. Elle est ainsi un lien non pas seulement entre le dedans et le dehors, mais entre l’engendrant et l’engendré. C’est pour cela que la conscience paraît toujours osciller entre un acte qui est au-dessus d’elle et une donnée qui est au-dessous : elle aspire à se dénouer tantôt dans l’un, tantôt dans l’autre ; mais l’acte est pourtant comme le sommet de la conscience, au lieu que la donnée en est, si l’on peut dire, le point de chute. C’est pour cela que la liberté s’évanouit si on cherche à en faire une représentation, c’est-à-dire un objet, et que la représentation ou l’objet s’évanouit si on retrouve l’acte intérieur qui, par son moyen, s’exprime et se phénoménalise. D’un côté, nous avons affaire à la source où notre existence ne cesse de puiser, et de l’autre à ce qui vient d’elle encore, mais qui dépasse notre propre capacité et que nous ne faisons que subir. Ainsi la conscience nous permet à la fois de nous approfondir par le dedans, c’est-à-dire par l’exercice de notre liberté, et de nous étendre par le dehors, c’est-à-dire par l’accroissement de nos connaissances. Cependant ces deux fonctions de la conscience ne peuvent pas être mises sur le même plan. Car c’est une erreur sans doute de penser que le propre de la conscience, ce soit de se dilater infiniment de manière à contenir à la limite le Tout comme un objet. Le Tout ne peut jamais être un objet, puisque tout objet exprime précisément l’intervalle qui sépare l’acte de création de l’acte de participation. Aussi le propre de la conscience, c’est de se tourner non pas vers l’objet qu’elle cherche au contraire à abolir dans la perfection même de l’acte qui l’appréhende, mais vers cette liberté qui la fait être, avec laquelle elle ne coïncide jamais, dont elle cherche à retrouver le jeu le plus pur en la débarrassant graduellement de toutes les entraves qui la paralysent.

Sans doute il nous est impossible de remonter au delà de la liberté, qui est toujours un premier commencement absolu et l’acte même qui nous introduit dans l’existence. Mais c’est parce qu’elle est un premier commencement que nous avons nous-même la liberté d’être libre. Et c’est parce que la conscience est inséparable de l’exercice de la liberté que la conscience est aussi le moyen de formation de notre âme. Elle peut, il est vrai, s’en désintéresser, s’absorber dans la contemplation des objets qui la divertissent et se complaire à subir plutôt qu’à agir. Mais elle exprime avant tout le devoir que j’ai de « devenir ce que je suis », c’est-à-dire d’être tout ce que je puis être ; et si elle n’oublie pas que, par son origine, elle pénètre dans l’intimité même de l’être, alors elle nous apprendra à reconnaître les puissances dont le moi dispose et qu’il lui appartient d’actualiser. En disant du moi qu’il est conscient, je ne veux pas dire seulement qu’il y a en lui une lumière qui l’éclaire lui-même comme une chose, mais qu’il y a en lui une initiative par laquelle il se découvre comme une possibilité dont il ne peut prendre possession que s’il la réalise. Ma conscience remplit tout l’intervalle qui sépare mon moi de mon âme : elle mesure le chemin qui les réunira ; c’est pour cela qu’elle est indivisiblement conscience psychologique et conscience morale, connaissance de ce que je suis et exigence de ce que je dois être. Elle porte en elle une infinité qui permet au moi fini de déterminer à la fois sa propre relation avec l’absolu et sa propre place dans l’absolu, c’est-à-dire de constituer son âme elle-même. Comment mon âme serait-elle mienne si elle n’était pas mon propre ouvrage ? Si elle est créée, elle est créée créatrice d’elle-même, c’est-à-dire comme une virtualité que le propre de la conscience est de reconnaître afin précisément de la mettre en œuvre. Il y a donc une dualité entre notre conscience et notre âme : mais c’est une condition pour que notre âme soit nôtre ; il faut que notre conscience, qui utilise toutes ses ressources, puisse les gaspiller, et contribuer à la ruiner au lieu de l’édifier. Le propre de l’examen de conscience consiste précisément dans cette comparaison que nous faisons entre nos possibilités et leur emploi. Mais si la conscience et l’âme doivent toujours être séparées l’une de l’autre afin que nous gardions la responsabilité de notre âme, à la limite il faut pourtant qu’elles coïncident. Car la conscience ne se retire pas de l’âme dont elle détermine la destinée ; si l’âme est l’expression de ma relation absolue avec l’Acte absolu, elle ne peut se réaliser que par la conscience qui la fait mienne. Ce que l’on pourrait traduire dans un autre langage en disant que l’âme est l’idée de moi-même, mais qui ne se change en moi-même que par la conscience, qui seule est capable de la reconnaître et me permettra de l’assumer.

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