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On ne peut définir la conscience autrement que par son rapport avec le moi, car c’est toujours le moi qui a conscience et qui a conscience de soi. Ainsi il arrive que l’on confonde le moi avec la conscience. Mais cette coïncidence est impossible à maintenir si l’on songe, d’une part, qu’il y a dans le moi des parties obscures et souterraines dans lesquelles la conscience apprend à pénétrer, et, d’autre part, que la conscience s’étend par la connaissance bien au delà des limites du moi, et même qu’aucun objet de conscience en tant qu’objet n’appartient proprement au moi. On ne peut identifier le moi ni avec l’acte dont la conscience procède, puisqu’il dépasse le moi qui ne fait qu’y participer, ni avec la lumière qu’il produit, puisque cette lumière enveloppe à la fois le moi et le monde. Aussi essaierons-nous dans le chapitre II de délimiter les frontières de la conscience et du moi. Il est évident que, sans la conscience, non seulement on ne pourrait pas parler du moi, mais encore il n’y aurait véritablement pas de moi. Seulement le moi qui implique la conscience ne s’y réduit pas. Il semble au-dessus d’elle, comme si la conscience était seulement une propriété du moi : c’est pour cela que l’on dit que c’est moi qui ai conscience ou qui prends conscience de quelque chose. Et le moi semble pourtant au-dessous de la conscience, comme s’il marquait une déficience par rapport à elle, comme s’il cherchait sans cesse à approcher de cette conscience totale qui, s’il parvenait à l’atteindre, l’abolirait lui-même comme moi particulier. La conscience est donc par rapport au moi le moyen de sa formation, c’est-à-dire l’instrument même par lequel, en participant à l’intimité de l’être, il acquiert aussi l’être qui lui est propre. Telle est encore la raison pour laquelle il faut dire que la conscience ne semble jamais capable de se suffire : car on demandera de quoi elle est conscience, de telle sorte qu’on la considère tantôt comme un être purement formel et que l’on cherchera le contenu de cette forme, qui est toujours pour nous un objet de connaissance, tantôt comme l’acte même qui modèle cette forme et la rend apte à recevoir en elle tous les objets. C’est la même idée que l’on retrouve plus fortement accusée encore dans cette affirmation que la conscience est purement intentionnelle : ce qui peut s’entendre encore en deux sens selon que cette intention se trouve dirigée vers un objet qui remplit son attente, ou vers cet acte même qui la produit elle-même, qu’elle ne réalise jamais que d’une manière imparfaite, mais qui abolirait à la limite l’intervalle qui la sépare de son objet.

On pressent par conséquent ce qu’il y a de superficiel dans cette attitude purement introspective où la conscience, attentive seulement à son propre contenu, espérerait découvrir en elle par le regard intérieur la présence d’un moi préexistant et déjà formé. La conscience n’est rien que par l’activité même dont elle est issue et dont elle règle le jeu. La question n’est pas de s’interroger sur la nature de la conscience, mais d’interroger la conscience sur la nature de tout le reste, en particulier du moi lui-même dont elle fonde la responsabilité. De là la profondeur et la salubrité de ce mot de Gœthe à Schiller : « Je ne pense jamais à la pensée. » L’introspection n’a pas seulement le défaut, comme on le croit, de convertir le moi en objet ; elle a surtout le défaut d’ignorer que le moi n’est pas donné, mais engagé, et qu’il n’est rien que par les relations qu’il soutient avec les êtres et avec les choses, et qui le rendent solidaire de tout l’univers.

On ne peut pas plus confondre la conscience avec l’âme que la conscience avec le moi. C’est le problème des rapports de l’âme et de la conscience qui fait de l’âme un problème. Si l’âme était identique à la conscience, l’âme ne pourrait pas être niée. Mais qu’elle puisse l’être et par la conscience elle-même, c’est là sans doute un des caractères essentiels qui l’en distinguent, comme on l’a suggéré aux paragraphes 4 et 5 de l’introduction, où l’on a montré que l’âme est suspendue à un acte de la conscience, mais qui dépasse la conscience elle-même, parce qu’il est un acte de foi qui met en question non seulement l’avenir du moi, mais l’essence même de l’être que le moi est capable de se donner. Dès lors, si la conscience est la lumière dans laquelle le moi agit, le moi est lui-même l’agent qui est responsable de son âme, non pas sans doute qu’il en soit lui-même le créateur, mais c’est lui qui dispose des puissances mêmes qui la constituent et qui, par l’usage qu’il en fait, leur donne cette actualité par laquelle il détermine lui-même sa propre relation avec l’absolu. La conscience nous permet précisément, d’une part, de participer du dedans à cette activité pure qui devient par elle nôtre, d’autre part d’opposer, dans la participation, la liberté créatrice du moi aux puissances qui la déterminent, enfin de découvrir dans notre âme une vocation toujours offerte qu’il s’agit pour le moi de reconnaître et de mettre en œuvre.

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